Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

fiction

Entre Chienne et Louve

par Claire Sibille

publié dans Alterégales , Fiction

I - CHIENNE

 

Difficile de penser à mon exam de demain avec ce type qui n’arrête pas de me mater depuis sa table, l’air de rien, l’air de regarder ailleurs que dans mon décolleté. Je me concentre sur ma tasse et j’essaie de repenser au cours que j’ai laissé le temps de boire un café, croyant me détendre. Par un réflexe bien ancré dans mon groupe d’étudiants en éthologie animale, je diagnostique d’un coup d’œil le mâle dominant, le regard déjà possessif, limite agressif, le corps tendu vers moi, rigide, prêt à l’attaque. Je sens que j’ai des gestes plus empruntés, les gestes d’une fille qui se sent observée, je suis vraiment mal à l’aise. Allez Sarah ma vieille, tu as bien fait de venir boire un café, tu bosses trop et tu en train de devenir parano.

Pour me changer les idées, j’observe le couple au bar, on dirait mes parents, une bouffée de nostalgie me prend à la gorge. J’ai envie de les avoir là, près de moi. La dernière fois que je les ai vus c’était à Noël, il y a déjà quatre mois. Ils ont fait semblant mais je sentais bien qu’ils n’avaient plus grand chose à se dire. Carole était là avec ses enfants, ça faisait du bruit, et les retrouvailles entre sœurs sont toujours sympas. Son mari n’avait pas pu venir, une fois de plus, un quelconque déplacement à l’étranger, on n’en n’a pas trop parlé. On s’est réfugiées toutes les deux sous la couette de l’amour parental le temps d’un Noël sous la neige. Puis nous sommes reparties, elle un peu avant moi, les enfants devaient se reposer avant de reprendre l’école. Je n’ai jamais vu mes parents se disputer, jamais un mot plus haut que l’autre, juste un éloignement des corps et des regards, comme cet homme et cette femme accoudés au bar, empêtrés d’être eux-mêmes sans changement depuis trop longtemps. Ils semblent ne tenir ensemble que par le poids des habitudes, comme deux bœufs attachés à la même charrue, jusqu’au bout du sillon, et puis on recommence.

C’est clair qu’avec ce modèle, j’évite de m’engager et préfère les brèves histoires et leur souffle d’aventure toujours renouvelé. Je m’en trouve très bien pour le temps des études et pour l’instant je suis libre, je n’ai personne dans ma vie pour me détourner de mon objectif licence.

Ça y est, l’homme me regarde à nouveau, sa tasse tendue vers moi comme un défi. Non monsieur, je ne veux pas que vous m’offriez un café, un repas et un dernier verre chez vous, vous ne m’intéressez pas, vous m’agacez à me dévisager comme cela.

Le chien dominé a un comportement de soumission, oreilles et queue baissées pour calmer le dominant. Si cela ne suffit pas il prendra la fuite, ce qui aura le même effet d’apaisement.

Je décide de prendre la fuite.

J’appelle le serveur et je paye mon café, je veux rentrer avant la nuit et m’attaquer une dernière fois à ce chapitre sur les comportements des canidés. Je n’ai pas le droit à l’erreur demain, je la veux cette licence, et tout ce qui en découlera. Je rêve depuis toute petite de devenir une Jane Goodall du 21ème siècle. Mais moi c’est pas les chimpanzés qui m’intéressent, mais les loups et le chiens, les chacals aussi, tous les canidés.

Et ceux qui leur ressemblent, comme les hyènes.

Et puis mes parents n’ont pas les moyens d’un redoublement dans la grande ville de Lyon.

En ouvrant la porte du café, je sens encore le regard de l’inconnu sur mon dos, comme une patte de chien qui voudrait me pousser, me faire tomber, que sais-je ?

Cette rue du quartier de la Croix-Rousse est déjà bien vide à cette heure-ci, j’aurais dû prendre une veste. En avril ne te découvre pas d’un fil, aurait dit Maman en me voyant sortir avec ma robe bleue, celle qu’elle m’a offerte pour fêter mon Bac et que je mets encore. Je presse le pas et tourne dans ma ruelle, une impasse où se trouve ma petite chambre d’étudiante, seule option qui entrait dans le budget de mes parents. Je ne suis pas trop coloc, toujours cet éloignement des corps en héritage familial.

Ma rue est vide comme toujours, qui voudrait vivre ici qui n’y est pas obligé, juste un chat qui se hérisse sur les grosses poubelles à l’entrée de l’immeuble quand je passe devant. Je dois lui faire peur, ou bien… ? Je me retourne vivement, et tombe nez à nez avec l’homme du bar, un sourire carnassier aux lèvres, manches retroussées et veste ouverte, encore une cigarette entre les doigts qu’il jette dans le caniveau. Le chat se met à miauler, un miaulement qui me hérisse le poil, un miaulement d’inquiétude, il arque le dos et part en courant se cacher derrière les poubelles. 

- Où elle va comme ça cette jolie fille à cette heure ? Tu n’aurais pas besoin de compagnie ma belle ?

Pour accentuer la position de dominance par une expression corporelle, certains chiens hérissent les poils de leur cou, retroussent les lèvres dans une position typique, ouvrent la gueule, prêts à mordre, grognent en émettant un profond gargouillement. Ils l’expriment aussi en bousculant l’autre chien et en lui posant les pattes antérieures sur le dos.

L’homme sort un grognement sinistre et me pousse. Sidérée je ne peux sortir qu’un lamentable cri. Il me retourne alors contre le mur où je m’écorche les bras et me plaque une main sur la bouche, son autre main retrousse la jolie robe bleue que Maman aime tant, il baisse ma culotte alors que j’essaie de me débattre mais l’homme est fort, bien trop fort pour que sa proie lui échappe.

Alors qu’il me pénètre brutalement je hurle intérieurement à la mort le visage tourné vers le ciel, et je m’envole, je décroche, je me force à penser que ce n’est qu’un très mauvais moment à passer. Il ne va pas me dévorer juste me violer et partir.

Le nouage entre le chien et la chienne qui s’accouplent peut durer jusqu’à 15 mn. Il ne faut pas les séparer à ce moment-là sous peine de déchirures vaginales pour la femelle et de fracture de l’os pelvien pour le mâle.

L’homme reste en moi un temps infini, enfonce et enfonce et enfonce son sexe dans mon vagin sec comme un fruit momifié, et ça fait mal, ça fait mal, oh que ça fait mal.

Il termine enfin et tient toujours sa main sur ma bouche pendant qu’il remballe son arme de guerre. Je sens encore son sexe comme un poignard qui m’aurait éventrée, je crois que je suis morte, non, il me jette au sol et s’enfuit en courant.

Je sais où t’habites alors t’avise pas d’en parler à quelqu’un sinon j’reviendrais et ce sera moins marrant, me lance-t-il avant de disparaître.

Il est parti et je me traîne jusqu’à ma petite chambre, mon bureau envahi de cours qui ne me servent plus à rien, je n’irai pas au partiel de demain, je n’irai plus jamais nulle part.

Je me douche et me douche et me douche, le sang coule de mon vagin, de mes bras écorchés, les larmes coulent aussi, enfin. Je vomis plusieurs fois le café acide que j’ai pris dans le bar et je jette rageusement la jolie robe bleue dans la poubelle, je ne la mettrai plus jamais, je ne mettrai plus jamais de jolie robe bleue.

Je me couche alors sur le flan à même le sol de la salle de bains, meurtrie, je lèche mes blessures et me repais du goût de mon propre sang.

 

 

II – LOUVE

 

 

Il a raison cette ordure, je n’en parlerai à personne. Quelques jours ont passé et j’ai dit aux parents que j’avais été malade pour les partiels. Est-ce qu’ils peuvent m’avoir un certificat médical par notre vieux médecin de famille si gentil ? Rien que de penser à lui, de l’imaginer me consoler, je pleure encore.

Mais j’ai la rage aussi.

Je n’irai pas voir les flics, trop de chances pour qu’ils ne fassent rien. Je lis des témoignages, je regarde des vidéos qui racontent comment c’est long, ou comment c’est inutile, trop de policiers sont aussi des hommes violents, ou indifférents, ou moqueurs. Sur les 120000 femmes violées par an en France, sans compter les viols conjugaux et les enfants, à peine 8% portent plainte et 2% seulement obtiennent des condamnations encore aujourd’hui. Je connais les chiffres par cœur, les violences faites aux femmes m’ont toujours intéressées depuis que Chantal, mon amie des années collège, a subi un viol un jour par deux jeunes garçons alors qu’elle rentrait chez elle. Elle non plus n’en n’a jamais parlé à personne, juste à moi. Ça l’a tellement meurtrie que ses notes ont chuté, elle est maintenant caissière au Super U de notre ville natale. Ma mère la voyait souvent quand elle faisait ses courses, moi je traînais toujours dans la cuisine après le lycée quand elle revenait, une pause avant d’attaque les révisions du BAC. Elle me demandait alors régulièrement, l’air de rien, en rangeant les légumes et la viande :

Comment ça se fait qu’elle a fini comme caissière cette jeune fille ? Elle était pourtant aussi brillante que toi en cinquième ?

J’en sais rien maman, je lui répondais, agacée, les mains plongées dans les poches de mon sweat, je l’ai perdue de vue après le collège, tu te rappelles ? Tu m’le demandes à chaque fois !

J’imagine qu’elle a fini par comprendre qu’il valait mieux plus en parler.

Dès qu’elle a eu son brevet, Chantal a rompu tous ses liens du collège, même moi, sa meilleure amie, elle m’a virée de sa vie, une manière de tourner la page.

Donc je les connais les chiffres, et aussi celui qui dit que 80% des filles ont peur d’aller dans certains endroits seules, même le jour et encore plus la nuit. Je connais le périmètre interdit, le parcage des femmes dans les seuls lieux de pleine lumière et de foule accessible, un doigt posé sur la bombe anti-agression, l’autre sur l’appli SOS viol quand elles doivent sortir des chemins trop battus. Jusqu’ici, malgré l’expérience de Chantal, je faisais partie des 20% d’inconscientes qui refusaient cette contrainte admise par tout le monde sans qu’une parole soit posée dessus. Je m’étais même battue à l’école pour que le centre de la cour de récré ne soit plus réservé uniquement aux garçons et à leur ballon de foot. Sans succès.

Mais aujourd’hui j’ai rejoint les 80% de mes sœurs dont le cœur bat à toute allure quand il s’agit de rentrer seules chez elles une fois la nuit tombée.

Mais j’ai la rage aussi.

Les loups gamma sont très suspicieux, nerveux et sensibles à l’approche du danger qu’ils guettent en permanence. Ils montent la garde, font des rondes autour du territoire en vue de préserver la sécurité de la meute. Les bêta et alpha se fient à eux pour donner l’alerte si quelque chose menace le clan.

Non je ne vais pas aller voir la police, mais je vais protéger mon territoire et faire vengeance moi-même. La proie va se retourner contre son agresseur, n’en doute pas imbécile. Je n’ai plus peur.

Les prédateurs dans son genre ont toujours un territoire de chasse, des habitudes, un point d’eau où ils s’abreuvent, en l’occurrence le fameux bar où j’ai bu mon café. Il est là tous les soirs, tout puissant, incapable d’imaginer que je puisse faire quoi que ce soit contre lui.

J’ai dû lutter des jours contre l’envie de vomir qui me prenait à chaque fois que je voyais sa sale gueule. Lui ne me voyait pas, j’étais chasseresse invisible, louve grise rasant les murs, panthère noire confondue avec les arbres de la jungle urbaine.

Et puis un jour je me suis sentie prête, de gamma j'étais devenue alpha, capable de tout pour protéger la meute, capable de tout pour venger mon corps et mon cœur écorchés.

Ce soir je m’habille de noir, jogging et tee-shirt, blouson de cuir, baskets pour courir vite au cas où et je le suis quand il sort du bar. Je sais déjà qu’il rentre à pied, il habite à deux pas, il sort rarement de son territoire.

La nuit tombe et la ville se vide. Je sais qu’il va tourner dans une rue résidentielle, où les portes cochères d’anciens hôtels alternent avec des immeubles luxueux où l’on doit montrer patte blanche avant d’entrer. Il habite un ancien hôtel. Dès qu’il franchit la porte, sans avoir remarqué ma présence, je l’interpelle. Il se retourne alors, surpris, ses yeux s’écarquillent et il semble vouloir dire quelque chose mais je l’ai déjà aspergé avec ma bombe au poivre fermement tenue en main, je me suis entraînée plusieurs fois pour éviter de retourner le produit contre moi. Il devient immédiatement aveugle, je le vois s’étouffer, tenter de hurler mais le produit est le plus puissant que j’ai pu trouver sur le dark web. Il peut même provoquer un arrêt cardiaque mais je n’en demande pas tant.

L’homme titube et s’écroule en se frottant les yeux.

Je me couche alors sur lui et lui murmure à l’oreille : Espèce de salaud, tu aurais dû mieux choisir ta proie.

Il ne répond que par des gémissements à peine audibles.

Je plante alors mon poignard algérien dans son cœur. Court, effilé et tranchant, il pénètre sans peine entre les côtes, là aussi je me suis entraînée plusieurs fois dans des morceaux de bœuf.

En voyant le sang rouge vif couler sur sa chemise blanche l’envie me vient de planter mes crocs dans sa gorge pour lui arracher un dernier morceau de chair crue.

Fin

 

Entre Chienne et Louve

Voir les commentaires

CANICULE

par Marie-José Sibille

publié dans Fiction

Ci-dessous une nouvelle pour bien profiter de l'été ...  Je l'ai écrite en juin 2003 ! Et à peine remaniée pour corriger des lourdeurs aujourd'hui insupportables, donc pardonnez l'imperfection, j'ai juste pensé que c'était d'actualité. Vous y découvrirez aussi, car cette nouvelle avait été écrite pour un concours, un des premiers dessins de mon illustratrice favorite, Liane, celle qui a illustré mon recueil de nouvelles Juste un mauvais moment à passer. Je le trouve très beau dans sa simplicité, mais elle a fait du chemin depuis : https://liane-langenbach.com !

Bel été malgré tout, et à très vite pour d'autres posts. 

CANICULE

 

 

Au mois de juin 2020, la chaleur se mit à tuer plus que des vieillards en bout de piste, souvent en fugue de leur mouroir, et des bébés à peine éclos, oubliés quelques minutes au soleil par des parents surmenés. Depuis quelques années ces morts se comptaient par milliers. L’été n’était plus synonyme de vacances, mais de retraite à l’ombre, d’enfermement dans les tours climatisées plus ou moins luxueuses où tout se passait, lieux de vie uniformisés, sauf pour les pauvres et les prisonniers. L’ombre était devenue un luxe, l’eau aussi. C’était le cas depuis longtemps. Simplement les pays du Nord n’avaient pas voulu s’en rendre compte plus tôt. Les vacances se prenaient tôt dans le printemps et tard dans l’automne. Les plus privilégiés avaient leur résidence au pôle, sur des cités flottantes que ne menaçait plus aucun iceberg ni ours blanc. L’hiver était devenu la saison des tempêtes et finissait d’arracher les arbres que la sécheresse de l’été n’avait pas réussi à tuer. Le jardinage étant interdit depuis 2010, la France était devenue un pays sans fleurs et sans abeilles.

La canicule augmentait la violence, depuis celle quotidienne et intime dans les familles sous tension permanente, jusqu’à celle, proche de la folie, qui se développait dans les banlieues surpeuplées transformées en fours. Les pays du Sud étaient devenus des enfers que quelques uns avaient pu fuir, pas assez à mon goût, mais trop pour les services de l’immigration et les extrémistes en tous genres qui se nourrissaient de ces temps d’apocalypse.  

La solitude comme celle que j’avais choisie depuis longtemps devenait un luxe pour l’âme, comme l’ombre et l’eau l’étaient pour le corps. 

Ma seule compagnie depuis deux ans était une femelle lévrier que j’avais appelée Canicule. Canicula signifie petite chienne en Latin, de l’autre nom de l’étoile Sirius qui apparaît avec le soleil dans les périodes de fortes chaleurs, réservées à l'été dans un passé déjà lointain. Les romains immolaient des chiennes rousses comme le soleil pour conjurer l'effet néfaste de la canicule sur les moissons. Rousse était ma chienne, comme le soleil, comme les arbres brûlés, comme la terre desséchée, comme les cheveux de Jeanne aussi. Ce nom m’évoquait aussi Caligula, le féroce empereur romain, et servait à conjurer ma peur du cataclysme qui approchait. Je m’étais ainsi férocement attaché à elle. Canicule remplaçait la famille que j’aurais eue si Jeanne était restée.

Des adultes aussi mourraient depuis les premières grandes chaleurs du début du millénaire. Mais ils étaient en prison, ou à l’hôpital, ou étaient victimes des incendies et des inondations et il était plus simple de mettre cela sur le compte de la maladie, de l’insalubrité, de l’isolement. 

En ce mois de juin, ce fût impossible. La température à l’ombre sous abri atteignait 55° dans les plaines du sud. J’étais en train d’écrire un article de plus pour dénoncer les pouvoirs politiques incapables de prendre les décisions qui auraient peut-être encore pu inverser le cours de choses, incapables de s'affirmer face aux pouvoirs financiers. Les dépenses énergétiques, au lieu de décroître comme la logique l’aurait voulu, explosaient pour faire vivre les climatiseurs et autres machines sophistiquées qui entretenaient la collectivité humaine. J’avais conscience de mon impuissance, mais quoi faire, si ce n’est continuer à crier dans le désert, et ce n’était plus une métaphore. La destructivité allait trop vite, bien plus vite que la prise de conscience de quelques uns. Et, à force de vouloir éviter d’être traités de catastrophistes, findumondistes et autres oiseaux de mauvais augure, trop de mes confrères et consoeurs avaient préféré garder un profil bas. 

Un soir, je fus pris par la tentation du dehors, et je sortis avec ma chienne vers minuit, heure où nous ne souffrions plus que d’une température de trente-cinq degrés, et où la faible activité extérieure était la plus dense. J’habitais près d’une zone naturelle et je partis avec elle marcher dans un champ craquelé comme un pain oublié dans le four, déchiré de failles de plusieurs mètres de profondeur, hérissé de vieux restes desséchés de racines n’ayant pas eu l’occasion de pourrir. La lune était superbe, elle se frayait un passage parmi les nuages de chaleur accumulés pendant la journée. Comment ma chienne aurait-elle pu résister ? Elle partit en hurlant d’excitation. Je l’appelais longtemps, mais la course lui manquait trop pour qu’elle revienne vers moi. Le matin me retrouva cloîtré dans mon espace climatisé sous haute surveillance. Les gardiens, prévenus, me ramenèrent son cadavre la nuit suivante. Il y a quelques années, au temps où le monde paraissait encore clément aux aveugles, c’est le corps de Jeanne que l’on m’avait ramené, une des milliers de victimes d’un des grands tsunamis de la nouvelle ère.

 

En cet été 2025, je me souviens d’elles, comme chaque année. Dans nos bulles climatisées, les animaux domestiques sont interdits depuis longtemps. Trop d’énergie dépensée pour rien. Et les bêtes sauvages ont disparu. Fondu devrais-je dire.

Je laisse sur le bureau mon dernier article. Il dénonce en vain les lois votées hier avec une majorité écrasante sur l’usage proportionnel des climatiseurs en fonction de l’origine raciale. Il n'y en aura pas pour tous. C'est vrai.

Mon petit baluchon est terminé. Une photo de Jeanne, une de Canicula, quelques provisions pour tenir quelques jours. 

Je pars au bout de la terre désertique attendre la Dernière Vague. 

Elle ne saurait tarder, tous ceux dont la voix compte ici sont d’accord. Ils ont pris des mesures pour être - croient-ils - du côté des survivants. 

Mais ils ont tort. 

La dernière vague ne laissera rien derrière elle, et surtout pas d’Arche de Noë. 

 

 

 

Juin 2003

 

 

 

Dernière Vague - Dessin de Liane Langenbach

Dernière Vague - Dessin de Liane Langenbach

Voir les commentaires

1 2 3 > >>