Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

ecotherapie

Panthère des Neiges, Botox et Hommes Gelés

par Claire Sibille

publié dans Cette société - c'est la notre ! , Malheureusement tout est vrai ! , Heureusement il y a des gentils ... , Ecothérapie

Panthère des Neiges, Botox et Hommes Gelés

Ou pourquoi l’absence d’empathie rend idiot (sic) même le plus cultivé des hommes

 

Le philosophe Renaud Garcia[1] explique de manière limpide dans un dossier sur l’importance de la littérature, comment l’actualité est devenue « close sur elle-même ». Face à ce qu’il nomme « l’emballement sanitaire de la société de contrainte », la réponse de beaucoup est « on s’y est habitué, vous savez, on s’habitue à tout ». Et il rajoute : « une fois que l’on s’est habitué, c’est-à-dire une fois que l’on s’est démis de son instinct de résistance ou de révolte, le présent se congèle ». Je ne suis pas d’accord avec son analyse peu empathique des raisons qui poussent la majorité à se conduire ainsi. Il cite la paresse, la lâcheté et l’intérêt en oubliant la peur, en particulier de la mort, et le sentiment de fragilité, de soi ou des personnes que l’on aime. En oubliant aussi le besoin de croire en une réponse simple face à la complexité d’une crise, ce besoin de croire qui permet de trouver du sens en acceptant l’explication qui nous est donnée par les « plus grands » que nous.

Vous l’avez compris, tout cela s’enracine dans les mécanismes de survie du petit enfant, et nous ne pouvons nous en affranchir, au moins partiellement, que si nous avons construit une sécurité intérieure suffisante, grâce à notre éducation et à notre parcours de résilience.

Cette sensation de gel me parle beaucoup, que ce soit dans l’actualité, dans les relations humaines ou dans la perception du temps historique.

Je l’ai expérimentée la semaine dernière où je disposais exceptionnellement d’un Pass Sanitaire. J’ai eu alors envie de retourner voir ce que le reste de la société était devenu. Je veux dire par là la société, en particulier de loisirs, qui m’est devenue interdite ou difficilement accessible depuis quelques temps. Une grande tentation était d’aller voir La Panthère des Neiges de Sylvain Tesson et Vincent Munier.

Arrivée au cinéma, un petit cinéma, sans aucune foule menaçante de celles que je peux trouver au supermarché du coin où j’ai encore le droit de faire mes courses, il n’y avait personne. Le jeune homme de la caisse, cheveux courts et muscles trahissant la fréquentation assidue d’une de ces salles de sports très tendance qui remplacent en ville la coupe du bois mort et la marche, nous demande tout de suite nos pass, avant même un bonjour. Je sors mes feuilles imprimées et ça ne va pas ! L’impression est trop grande, la taille n’est pas aux normes, mon imprimante n’est pas adaptée… Il regarde en détail le document et m’accuse de lui fournir un pass périmé ; je lui montre la date, il ne s’excuse pas ; je propose mon téléphone il n’en veut pas ; je propose de m’en aller et là, deux personnes venant d’arriver, il me fait un signe du bras sans me regardez, allez ça va pour cette fois, mais s’il y a un problème c’est pour vous. C’est vrai qu’une escouade de policiers a pénétré récemment dans un cinéma en plein film. Le cinéma en question a choisi de fermer après cet événement hallucinant. J’ai vécu deux autres expériences strictement identiques dans la même journée. Dans deux cas sur trois, dont le jeune homme du cinéma, l’attitude à laquelle j’ai eu droit est ce que l’on appelle en psychologie l’attitude « passive-agressive ». C’est la posture d’un être coincé entre deux feux et ne pouvant se positionner pour des tas de raisons différentes. Cela peut concerner des personnes qui auraient envie de me mettre au rebut social à cause de mes choix mais qui n’osent pas encore, comme, à l’autre extrémité, celles qui se sentent obligées de faire ce qu’elles font et qui en font payer le prix aux personnes qu’elles contrôlent. Dans le troisième cas, malheureusement celui d’une médiathèque, il s’agissait de quelqu’un qui jouissait visiblement de ce pouvoir nouveau qui lui était accordé, et qui assumait totalement son rôle de policier sans insigne.

Je précise que je connais celles et ceux qui résistent et s’expriment dans leurs domaines respectifs, y compris les artistes, les restaurateurs et les bibliothèques.

Mais pour le quotidien, j’ai constaté que le monde que je connaissais a bien changé.

Il a effectué un bond en arrière.

Juste avant, mon compagnon me faisait part d’un livre écrit par Sebastien Bohler, le rédacteur en chef de Cerveau et Psycho, « Où est le sens », qui fait suite à un livre indispensable pour comprendre le monde d’aujourd’hui, « Le bug humain », dont je reparlerais. Il me décrivait l’importance que je connais bien des neurones miroirs dans le développement de l’empathie comme dans les processus d’apprentissage. Il m’expliquait que ces neurones permettent de mettre en marche des milliers de petits nerfs et muscles faciaux qui nous aident par la reproduction à comprendre ce que ressent non seulement notre interlocuteur, mais jusqu’aux personnages des romans que nous lisons. Cela a un effet immense sur notre potentiel de maturité et d’intelligence émotionnelle. Or, c’est là qu’il m’a appris quelque chose de nouveau, le Botox, en figeant tous ces micro-muscles, enlève les rides et les signes de l’âge, mais empêche aussi la mise au point sur le visage de l’autre… et diminue fortement l’empathie et l’intelligence émotionnelle. Donc aussi la solidarité et le besoin de coopération.

Pour citer l’auteur : « Privés de ces aides émotionnelles, notre paysage affectif se désertifie et nous devenons des infirmes émotionnels. La beauté botoxée rend idiot… ». Peut-être que le Botox s’est répandu brutalement dans notre société ? Et a gelé une partie de l’humanité.

Personne ne pourra passer à côté de l’analogie avec le port du masque. Une jeune maman me racontait que son petit, laissé à la crèche, a fondu en larmes quand une des puéricultrices a ôté son masque devant lui, sûrement pour une minute de respiration. Il n’avait pas l’habitude de voir le visage de personnes autres que ses proches. Le masque empêche le mimétisme des micro-expressions, par lequel se construit l’être humain, du tout-petit jusqu’à l’adulte.

Si, comme l’ont développé des auteurs aussi remarquables que Franz de Vaal et Boris Cyrulnik, le développement de l’empathie est la clé du changement de paradigme mondial que nous devons effectuer, alors nous avons du souci à nous faire.

Ce changement de paradigme est pourtant indispensable pour tenter encore de préserver le monde du film « La Panthère des neiges », car il change à toute allure. Ce film est une merveille à voir absolument, avec mouchoir(s) à portée de mains en fonction de votre sensibilité aux micro-expressions... J’avais l’impression, comme le dit l’auteur lui-même, d’être passé par une fenêtre qui me donnait accès à un autre monde. Un monde qui se retire parfois très bruyamment à coups de catastrophes « naturelles », parfois sans bruit, comme les animaux qui disparaissent sur la pointe des pieds en réduisant drastiquement notre biodiversité. Les dégradations catastrophiques et quotidiennes de la planète nous sont transmises tous les jours par les scientifiques et les militants écolos, dans le silence quasi absolu des médias classiques et des gens qui nous gouvernent.

Trop peu de gens continuent à trouver cela fondamental, vous comprendrez pourquoi si vous prenez la peine de regarder la mini-vidéo que je vous partage. J’ai cherché la plus courte (quelques minutes), la plus claire et la plus scientifique mais l’humour de Blanche Gardin aide malgré tout. Sinon contentez-vous de regarder les deux images que j’ai tirées de la vidéo, montrant l’effondrement de la biodiversité dans les océans, en notant bien que la deuxième date déjà… de l’an 2000 ! Cela suffit.

J’ai beaucoup pleuré pendant le film, je fais partie de ces gens-là, ceux qui pleurent ou rient pour un oui pour un non. Et là c’est un sacré NON que nos dirigeants assènent à la planète.

  • Je t’amène au Tibet trouver une bête que je poursuis depuis 6 ans, dit Vincent Munier à Sylvain Tesson. La Panthère des neiges. Une ombre magique !
  • Je pensais qu’elle avait disparu.
  • C’est ce qu’elle fait croire…

Le lendemain du film, j’ai vécu une journée très douloureuse. Une de ces journées que certains psys dans mon genre décrivent depuis un moment. Solastalgie[2], perte de sens, grande tristesse … Je voulais faire comme la panthère, faire croire que j’avais disparu.

Mais dès le lendemain ma « vraie vie » m’est redevenue consciente, nourrie de chaleur humaine et de solidarité, de gens qui malgré les insultes lisent et pensent, regardent et réfléchissent, rient et pleurent aussi. Une vie où la créativité, l’expression, la nature, les liens intimes et une profession pleine de sens ne peuvent que m’inspirer de la gratitude.

Alors j’ai traversé cette sombre journée comme un passage dans la montagne.

Et, en remontant seule le chemin qui mène à ma maison dans la nuit noire, j’ai constaté que plus aucun fantôme ne marchait à mes côtés.

Je ne voyais que les étoiles.

 

 

 

[1] Dans la Décroissance, décembre-janvier 2022. Renaud Garcia est un docteur en philosophie, professeur de lycée, engagé politiquement sur la décroissance.

 

[2] La solastalgie ou éco-anxiété est une forme de souffrance et de détresse psychique ou existentielle causée par exemple par les changements environnementaux passés, actuels et attendus1, en particulier concernant le réchauffement climatique et la biodiversité. Wikipédia.

 

Poissons en 1900 et 2000 : Arrêtez les sushis d'urgence !
Poissons en 1900 et 2000 : Arrêtez les sushis d'urgence !

Poissons en 1900 et 2000 : Arrêtez les sushis d'urgence !

Film (et livre) : La Panthère des Neiges

Film (et livre) : La Panthère des Neiges

Voir les commentaires

« Encabanée », un livre dont on ne peut pas sortir… Et tant qu’à faire : pourquoi j’ai changé de prénom !

par Claire Sibille

publié dans Cette société - c'est la notre ! , Ecothérapie , Des livres profonds ... comme une psychothérapie !

« Encabanée », un livre dont on ne peut pas sortir…

Et tant qu’à faire : pourquoi j’ai changé de prénom !

 

Du fond de ma cabane, je lis « Encabanée » de Gabrielle Filteau-Chiba. Il y a des livres qui osent sortir des sentiers battus, des livres qui soutiennent des combats essentiels tout en racontant une histoire prenante. « Encabanée » en fait partie. Les combats de Gabrielle sont les miens : féminisme et écologie, autrement dit éco-féminisme, la porte de sortie pour notre monde épuisé par des millénaires de patriarcat prédateur.

Dans ma cabane il fait chaud, l’été indien béarnais est là. Un peu trop chaud peut-être ? 30° à la fin du mois d’octobre en milieu d’après-midi, difficile de considérer cela comme normal. Mais je profite des couleurs, de la chaleur, de la présence des arbres, de l’incroyable chant des oiseaux. Je profite des papillons et des sauterelles. Se croient-ils tous au Printemps ?

La terre est aride, les feuilles se dessèchent aussitôt tombées, pas question de les brûler sous peine de contribuer à l’incendie du monde. Il y a déjà assez de pyromanes sans vouloir en rajouter. La plupart se présentent comme des pompiers mais attisent le feu dès qu’ils sortent des lumières médiatiques. Les maîtres du monde sont des pompiers pyromanes, en France comme au Québec à en croire la lecture d’ « Encabanée ». Ils sont arrivés au stade d’incendier leur propre maison et celles de leurs voisins innocents, aveuglés par l’avidité, rendus fous par la brillance de l’or qui leur cache celle du feu.

Dans ma cabane il fait chaud, dans celle de Gabrielle il fait très froid. -40° à l’extérieur, elle ne dit pas combien à l’intérieur, mais elle apprécie le jour où un chat errant vient lui servir de bouillotte. Et encore plus celui où un homme errant vient lui servir de couette.

Ce livre parle d’une rupture radicale avec une vie d’avant faite de confort et de consommation. Les ruptures radicales je connais bien. Mais pour la confrontation aux forces de la nature, je n’ai jamais été plus bas que les 4° dans ma chambre, la douche et la vaisselle à l’eau froide. Je n’ai jamais fait pire que dormir dans un fossé ou dans un champ de maïs et subir un orage dans la nuit en pleine montagne. Je n’ai jamais affronté de bande de coyotes affamés, juste un taureau en colère, une vache gourmande et un troupeau de cochons semi-sauvages ressemblant à des sangliers préhistoriques ! J’ai de la marge. J’ai un homme qui coupe le bois avec lequel j’allume le feu. Ça aide. Gabrielle coupe son bois toute seule, et il en faut du bois quand il fait -40°.

Personne ne comprend ses choix de vie. Ce sentiment je peux aussi le reconnaître, à chaque rupture le contexte change. Que reste-t-il de nos amours ? De nos ami.e.s ? De notre famille ? Faut-il à chaque fois tout reconstruire ? Est-ce tolérable de vivre plusieurs vies en une seule, des vies radicalement différentes qui transforment l’étape précédente en lointain passé, voire en l’histoire de quelqu’un d’autre ? Un ancêtre oublié ou une amie égarée peut-être ? Mais plus « moi ». Reste-t-il quelque chose d’une identité constante ? Il faut la chercher très loin pour la trouver, aux fins fonds de l’enfance et quelque part ailleurs aussi, par exemple dans le fil conducteur de l’écriture, dans les liens proches qui se réinventent et passent la frontière de mondes différents, dans l’amour qui impose ses priorités. Hors de l’espace et du temps.

Il semble que ce soit également le parcours de Gabrielle : se réinventer en prenant le risque de la solitude, et finir par trouver ce diamant qui ne change pas au fond des mémoires.

J’ai changé de prénom pour nommer la liberté trouvée au bout des chemins de traverse. L’ancien prénom ne me parlait plus. L’ancien prénom parlait des attentes de mes parents, elles-mêmes nourries des attentes d’ancêtres trop bavards de leurs exigences, trop taiseux de leurs blessures. Un nom, une lignée, un pays, une couleur de peau, parfois une religion. Une assignation à résidence. La mienne était riche de nourritures en tous genres, de blessures aussi, dont certaines auraient pu être mortelles avant d’être sources de vie augmentée. D’autres de ces résidences obligées sont comme des cases étroites sans fenêtre à la porte fermée où l’on s’entasse au-delà des limites. Mais l’injonction à ne pas franchir le seuil, que l’on appelle « loyauté familiale », est toujours présente. Alors un jour, ou plutôt jour après jour, défaire le bracelet qui se met à sonner dès que l’on essaie de quitter le champ clos.

Liberté.

Liberté de revenir aussi, parfois, comme dans ces jours de la Toussaint dédiés à ceux qui sont partis. Comprendre à nouveau, autrement. Car ce parcours était déjà celui de mes parents, nés à l’étranger et ramenés en France manu militari à la fin de l’enfance. Ramenés pour des tas de raisons politiques, incompréhensibles pour des enfants de dix ans obligés de quitter leur nounou et leur école pour débarquer dans un pays où le soleil leur a paru si froid. Toute leur vie ils ont cherché des cabanes où trouver la liberté, témoigné et vécu leur œcuménisme et leur universalisme. Mais il reste impossible de savoir s’ils ont pu désactiver leurs bracelets.

« Encabanée » parle de la liberté trouvée dans un lieu clos qui pourrait sembler une prison, impossible à quitter tant la nature sauvage nous y renvoie vite. La nature sauvage ou la violence des hommes. C’est un paradoxe qui n’est pas nouveau : depuis toujours des femmes et des hommes font cette expérience. Les recluses, les ermites, les cloîtré.e.s, les sorcières. Certain.e.s y ont trouvé la liberté, d’autres la folie. Impossible à prévoir. Impossible à juger.

Mais je ne peux que vous recommander si vous le pouvez de vous isoler un soir devant un feu de bois, de tendre l’oreille aux cris des chouettes et aux rayons de lune, et de plonger dans « Encabanée » au risque de ne plus vouloir revenir en arrière.

« Encabanée », un livre dont on ne peut pas sortir… Et tant qu’à faire : pourquoi j’ai changé de prénom !

EXTRAITS :

"Fini, les soupers de famille où l'on évite les sujets chauds, où les tabous brûlent la langue et l'autocensure coince comme une boule au fond de la gorge."

"Les pionnières errent seules dans la foule. Leur regard transcende l'espace. (...). Comment fait-on pour s'éviter l'usure, le cynisme, l'apathie quand le peuple plie et s'agenouille devant l'autorité, consentant comme un cornouiller qui ne capte plus de rêves ?" (Note : le cornouiller est un arbre du Québec que les autochtones peuvent fumer).

"... se taire devant un tel risque environnemental, c'est être complices de notre propre destruction."

" Que la société continue de consommer et de polluer, mais qu'elle reconnaisse au moins les conséquences de ses gestes, toutes les carcasses d'animaux englués de pétrole, victimes de son indifférence, qu'elle soit hantée par l'odeur de la mort don elle est complice."

"Enfin j'avais découvert le sens à ma vie de féministe rurale : me dévouer à la protection de la nature, corps et âme. Le Printemps fertile n'était pas bien loin."

Voir les commentaires

1 2 3 4 5 6 > >>