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cette societe - c'est la notre !

Madame, monsieur, qui que vous eussiez été , ... t'es trop relou toi!

par Marie-José Sibille

publié dans Cette société - c'est la notre !

Madame, monsieur, qui que vous eussiez été , ... t'es trop relou toi!

Remarques sur le bon français d'aujourd'hui à l’aube de la rentrée scolaire

 

Mon père m'a nourrie aux dictionnaires. Tous les soirs ils étaient sur la table entre la poire et le fromage : le Littré pour l’étymologie et l’abondance de mots que contient notre langue ; le Gaffiot pour le latin, langue morte source d'une grande lumière dans ma tête en me donnant la clé du sens. Le latin donnait aussi à table la parole à ma mère, ce qui n'était pas si facile. Le grec et l’hébreu étaient aussi présents, en deuxième ligne malgré tout. Ma famille étant polyglotte et d’origine plurielle, il faut ajouter les dictionnaires anglais et espagnols, tant quotidiens qu’étymologiques. A ces basiques s’ajoutaient les différentes encyclopédies naturalistes, oiseaux, arbres, papillons, coquillages, coléoptères, fossiles, j’en passe, ainsi que d’autres plus généralistes. Tous les mois arrivait dans la boîte aux lettres celle réservée aux enfants, « Tout l’univers », dont je sens encore la bonne odeur de papier neuf. Terminé mon inventaire à la Prévert. Mon père était ainsi un nommeur de monde, dans la lignée trop tardive pour lui des Buffon, Lamarck et Darwin.

Ma mère m'abreuvait quant à elle des grands textes de la littérature française, depuis Villon et Rabelais jusqu’à Boris Vian, Paul Eluard et Saint John Perse. Avant d’attaquer la puberté et ses délicatesses, j’avais déjà tout lu Zola et connaissais par cœur la tirade des nez de Cyrano de Bergerac, je plains ceux et celles qui ne savent pas de quoi je parle … Ma mère était une passeuse de vies, une ouvreuse de possibles.

Mais.

Quand je fais réciter le passé simple et le subjonctif à mes collégiens d'enfants, je suis morte de rire (mdr), quand cela ne s'apparente pas à de la maltraitance. J'eusse, tu eusses, yeux tournés vers le ciel et mains dans le dos, le front plissé de concentration, «  mais maman pourquoi, on s'en sert jamais ».

Certes.

Réponses: pour former ton cerveau et ta mémoire, parce que tu n'as pas le choix, pour faire rire maman et papa.

D'ailleurs Word et Google me mettent tous les temps compliqués en rouge alors que j'ai tout juste, et ils acceptent sans problèmes mdr et relou ...

Ainsi vont le monde et sa langue.

Il y a des mots que j'ai envie de virer des dictionnaires comme des malpropres: Monsieur, Madame en font partie. Je n'arrive plus à les utiliser, ou alors avec la plus distante des administrations. Au moyen âge, Mon Sieur évoque un courageux chevalier pourfendeur de dragons, un gentil seigneur protecteur des terres et de leurs habitants, Ma Dame évoque un être sublime à mi-chemin entre notre monde et celui des Elfes et des fées. Dur de les utiliser à la boulangerie le matin. Mais il y a pire: appeler "Maître"  l'avocate qui encaisse mon chèque au bout de deux minutes d'entretien et me fait poireauter des mois sans me donner le moindre signe de vie?  Impossible. Pour moi, Maître, ce sont les grands et grandes philosophes qui m'ont aidé à construire ma pensée, les thérapeutes qui m'ont aidée à rendre intelligentes mes émotions et mes sensations, et tous les gens, quels qu'ils soient, qui m'ont appris à vivre.

Pour Docteur, plus d'hésitations, partagée entre "respect" pour certains médecins qui vivent leur métier comme un apostolat, et "bouffon" pour ceux qui font médecine pour se créer une rente à vie, héritiers d’une culture de dominants dotés d’une mémoire éléphantesque qui leur tient lieu d'intelligence et que je connais trop.

J’aime inventer des mots, cela s’appelle des néologismes. Par exemple, un mot que j’ai trouvé il y a plus de dix ans maintenant, alors que j’errais perdue dans une zone commerciale de banlieue : néantigène. Origine : adjectif issu de la combinaison des mots néant, gène et antigène. Définition : contraire à la vie, créateur de néant. S’utilise pour de nombreux objets et situations actuels. Exemples : une cité néantigène, un programme scolaire néantigène, une loi néantigène (citons celle du port d’arme en Amérique), un supermarché néantigène.

La création de mots appartient comme toute inspiration à l’inconscient collectif. Par exemple, quand est sortie l’expression « Bobos » pour parler de la nouvelle bourgeoisie intellectuelle de gauche, j’ai tout de suite vu dans ma tête sa variante « Bobios », qui y ajoute une certaine écologie pas trop salissante ni limitante, une affection pour la nourriture bio, le New Age, la thérapie et le développement personnel. Je l’ai mis dans un article que je n’ai pas publié. Las ! Un an après je le trouvais dans une revue de grand renom … Voilà comment je suis passée encore une fois à deux doigts de la célébrité et de la fortune (ouf !).

Depuis quelques années, la vulgarité et l’obscénité envahissent les médias populaires, de nombreux films, ainsi que les cours de récréation, en particulier celles du collège. Devant le déferlement de mots orduriers et l’obsession scatologique et pornographique distillée par nombre de comédiens, rappeurs, pas tous, et comiques, il a fallu faire barrage à la maison. J’ai été assez surprise de la relative rapidité avec laquelle mes ados se sont alignés. Un soulagement peut-être de trouver une limite à ce déferlement ? Selon les spécialistes, la vulgarité et l’obscénité omniprésentes signent une fin de civilisation, comme les orgies romaines.

Qu’on en finisse vite alors …

Mais il y a aussi des expressions d'aujourd'hui qui donnent la pêche, pourquoi alors ne pas les inclure dans notre quotidien avant qu’elles ne disparaissent ?

« Askip [1], genre, c’est abusé les gens ! De fou … Ce mito il m'a fait un truc-de-ouf »

Il y en a qui durent quelques semaines, et d’autres que j’utilisais déjà quand j’étais ado.

Ma préférée depuis plusieurs mois est : Paumée de la Life. J'adore être Paumée de la Life. Quand j'ai entendu cette "insulte" pour la première fois dans une dispute entre ados, j'ai compris que j'avais enfin trouvé ma place dans le monde.

Paumée de la Life.

J'aurais aimé le savoir plus tôt, j’aurais gagné du temps. 

Car le langage et le mot existent pour nous aider à définir qui nous sommes et l’univers dans lequel nous voulons vivre. 

 

 

 

 

 

[1] A ce qu’il paraît

Madame, monsieur, qui que vous eussiez été , ... t'es trop relou toi!

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Au secours! Charlie m'a gâché les soldes!

par Marie-José Sibille

publié dans Cette société - c'est la notre !

Je m'interroge souvent sur les limites de la compassion.
L'été dernier, harcelée par les mouches dans mon coin de campagne, je croyais avoir touché une frontière. Mais au moment de les tuer, il fallait quand même que je m'excuse, quand je ne me contentais pas de leur ouvrir la fenêtre.
Névrose de culpabilité, empathie, compassion?
Les appels masqués, même si je n'y réponds pas, ont presque réussi là où les mouches ont échoué. Jusqu'à ce que je pense aux burn-outs tragiques et à la souffrance sociale des opératrices cachées derrière le téléphone ...
L'autre jour, une épreuve plus grande que les mouches et les téléopératrices m'attendait. Dans un lieu plurisocial, style école ou supermarché, où tout le monde se rencontre sans différence de religion, race - un peu sexe et classe encore quand même, l'élite blanche masculine s'y réunissant rarement - bref, dans un lieu de ce genre, j'entends deux femmes parler de la marche de Toulouse pour Charlie. Pleine d'enthousiasme je m'approche, n'ayant pu faire "que" celle de Pau, prête à créer du lien autour d'un événement aussi fédérateur. J'entends alors l'une dire à l'autre : "et tu comprends ça a fini par être insupportable, on ne pouvait plus accéder aux magasins du centre, et les bus étaient bloqués". Les bras m'en sont tombés. Aucune leçon de morale. Mais une expérience de stupéfaction, de blanc mental.
Il y a eu beaucoup de réactions de ce genre. Et bien pire.
Ce qui est important pour moi c'est cet étonnement. Encore un mot qui signifie, de même que "stupéfait", ou "sidéré", cette faculté que nous avons à rester interdits, immobiles, sans pensée, semblables à une pierre ou frappés par le tonnerre, face à certains phénomènes.
Quelque chose que l'on retrouve dans le syndrome post-traumatique.
Ou face à la différence de l'autre.
Ce même étonnement qui a fait naître le mythe de la tour de Babel.
Comme nombre de gens, j'aimerai faire durer l'état d'esprit qui a conduit près de quatre millions de personnes à se retrouver dans la rue, et beaucoup plus à se sentir reliées autour d'une envie de tolérance, de fraternité, d'humanité.
J'aimerais faire durer cet état d'esprit comme une ado rêve de voir son premier amour se transformer en grand amour.
J'aimerais le voir durer jusqu'à un vrai changement.
J'aimerai participer à toutes les initiatives formidables qui existent dans notre pays, parfois depuis de nombreuses années. Initiative comme celle de ce rabbin, Michel Serfaty et de cet imam, Azizi Mohammed, qui parlent ensemble aux jeunes dans les quartiers brûlants; initiative comme celle de cette mère de famille, Latifa Ibn Ziaten, qui répond à l'assassinat de son fils par un engagement quotidien pour la paix et la tolérance, là où l'on attendrait l'appel à la vengeance.
Mais voilà: quand j'ai vu la Une de Charlie de mercredi dernier j'ai eu les larmes aux yeux devant ce Mahomet compatissant. Un Mahomet crédible, car rien de moins crédible qu'un Dieu qui renie une partie de sa création ...
Et ne voilà-t-il pas que des journaux occidentaux refusent de l'afficher ?
Que des musulmans la prennent comme une insulte?
Encore ce choc de la différence incompréhensible.
Rationnellement je pourrais vous faire trois conférences sur les raisons psychosociales d'un tel phénomène.
Mais le cœur peine à suivre.
Là où il doit précéder.
La compassion n'est pas seulement le formidable élan qui a mobilisé la grande marche, mais la possibilité de se sentir relié à cette personne-là, si loin de moi, en la regardant au plus près. Elle, et pas sa voisine d'à côté, elle, et pas le groupe auquel elle appartient.
Le changement, c'est que les "caractères d'humanité secondaires" que sont la couleur de la peau, la religion, le sexe ne soient plus importants.
Alors pour les soldes, nous avons jusqu'au 17 février.
Mais jusqu'à quand pour changer le monde?
 

Douze jours après, je suis toujours Charlie, consciente des différences, décidée à croire au changement.

Douze jours après, je suis toujours Charlie, consciente des différences, décidée à croire au changement.

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