Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

alteregales

Quand Maman « poule », papa régresse…

par Claire Sibille

publié dans Adopter sa famille , Alterégales , On peut choisir sa famille

Quand Maman « poule », papa régresse…
Dédié à (presque) toutes les sortes de Pères pour leur fête

 

Et oui, je vais commencer par vous parler encore de mes poules, tant l’observation éthologique et la vie commune avec ces animaux illustre, avec l’humour de la Nature que l’humanité a trop souvent perdu, des situations que je retrouve chez les êtres humains. Ou pas, car tout existe dans la nature, y compris des phénomènes introuvables chez nous. Par exemple des femelles se dupliquent par parthénogénèse, se passant ainsi totalement de mâles, c’est le cas chez les coccinelles, sans même passer par la PMA !

Pour celles et ceux qui me suivent, vous n’avez pas pu rater la naissance de « Popi », improbable rejeton de notre énorme coq, « Black Panther », et de notre mini-poule de Pékin, « Effie ». Je vous passe les détails de l’accouplement et vous joins la photo très difficile à prendre de la famille. « Où est Popi ? » vous amusera peut-être quelques secondes.

Quand, au bout de 21 jours de jeûne sec Effie a donné naissance à Popi, nous l’avons d’abord précieusement gardé avec sa mère à l’intérieur de la maison tant on avait peur d’un accident – surtout moi – tel que jalousie des autres poules, ou la prédation d’une buse ou d’un corbeau. Au bout d’une semaine, sous haute surveillance, nous avons mis Effie et Popi dans le poulailler. Tout de suite une autre poule, Mellie (pour Emilie Dickinson, un peu long à prononcer), s’est posée en rivale de la mère. Comme elle est trois fois plus grosse, je craignais le pire. Mais non. Toutes plumes ébouriffées dehors Effie lui est tombée dessus et l’a même poursuivie sur plusieurs mètres, une vraie furie. C’était TROP drôle. C’est dans ces moments-là que je regrette de ne pas avoir une caméra en permanence fixée sur le front. Effie m’a complétement rassurée dans sa capacité à imposer son pouvoir de mère sur les poules « sans », on pourra débattre de ce sujet à la prochaine fête des mères.

Pour en revenir au père il s’est révélé très vite doux comme un agneau avec la mère et l’enfant alors qu’il est plutôt de nature vindicative. Ce n’est que mon avis, les jeunes pensent qu’il est plutôt cool et le prennent dans les bras pour lui faire des câlins. Premier symptôme de baby-problème, il a arrêté de chanter pendant deux jours ! Reposée par de plus longues nuits mais interrogative, je suis allée voir ce qu’il se passait. Et là j’ai vu mon énorme coq qui s’était fait minuscule pour se nicher dans le tout petit poulailler réservé à la mère et l’enfant. Il débordait de tous les côtés… Bref, il était en pleine régression, il voulait qu’on s’occupe de lui comme de Popi, vivant des jours heureux sur le dos de sa mère bien planqué sous les plumes. Honnêtement, je n’en revenais pas ! Je vais me renseigner car c’est peut-être aussi un phénomène de « couvade » bien connu chez certains hommes ? Je suis ouverte à toutes vos expériences.

La nature nous livre de fabuleux exemples de paternité, et chaque père humain peut choisir le sien :

  • Le crapaud accoucheur, ou sage-femme, très « nouveau père », porte les œufs pondus par la femelle sous la peau de son dos jusqu’à leur éclosion, à noter que la femelle est quatre fois plus grosse que lui ! Le Ouaouaron, ou grenouille-taureau, est aussi un père modèle. Une fois que les œufs, jusqu’à 6000, sont fécondés, les pères les protègent en les mangeant. Quand ils sont prêts à venir au monde, l'Ouaouaron mâle "vomit" ses enfants transformés en petits têtards. On est en pleine mythologie grecque. A part que Chronos, lui, dévore ses enfants déjà nés. Un autre exemple de père désastreux celui-là, mais que l’on trouve aussi, y compris chez les humains.
  • Les oiseaux se partagent souvent équitablement toutes les tâches ménagères et nourricières. Mais dans le cas des Jacanas australiens, les pères se retrouvent tous seuls à construire les nids, couver les œufs et prendre soin des poussins pendant que les jacanas femelles s’accouplent avec autant de mâles qu’elle le peuvent. Ils restent même auprès du nid longtemps après que les femelles les aient laissés pour migrer. Ils sont même si loyaux qu’ils prennent parfois soin des œufs fécondés par d’autres mâles. Ça fait rêver… Les manchots mâles aussi sont prêts à attendre des mois en jeûnant, tout en couvant l’œuf pondu par la femelle pendant l’hiver jusqu’à son éclosion.
  • La punaise d'eau géante mâle porte sur son dos jusqu’à 150 œufs depuis leur fécondation jusqu'à éclosion comme vous le verrez sur la photo.
  • Les hippocampes font encore plus fort : ce sont les mâles qui assument la grossesse ! La femelle pond les œufs déjà fécondés dans une sorte de poche que les mâles possèdent pour protéger les petits. Ils peuvent ainsi transporter jusqu'à 2.000 œufs avec eux pendant 10 jours.
  • Le loup gris, en plus d'être l'un des animaux les plus fidèles, est également un père exemplaire. Non seulement il s'occupe de nourrir sa partenaire après qu'elle ait mis bas, mais il prend soin des petits et de leur entraînement en thème de survie et de chasse.
  • Le poisson-chat mange aussi ses petits pour les protéger et les garde dans sa bouche jusqu'à ce qu'ils atteignent 5 cm de long. Pendant ce temps, le père survit lui aussi sans manger. Que d’exemples de jeûnes utiles et profitables dans le monde animal !
  • Le Tamarin lion doré est un petit singe qui prend son rôle de père à plein temps, 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 dès l’âge de deux semaines. Il le remet à sa mère seulement pour le moment de l’allaitement avant de le reprendre sur son dos, jusqu’à l’âge de six à sept semaines. Lorsque le petit tamarin prend de la nourriture solide à 4 semaines, c’est le papa qui s’occupe de lui préparer à manger en épluchant les fruits, les écrasant pour les nourrir à la main après. Vous voyez les conséquences pour le congé de paternité ?
  • Je terminerai cet inventaire non exhaustif par un père sacrificiel héroïque, le mâle araignée néphile, obligé de s’émasculer après la procréation, sinon il risque d’être mangé par la femelle avant que la fécondation ne soit arrivée à terme. Il doit donc commettre ce sacrifice pour assurer sa descendance. Certes, une seule descendance…

Si nous allons voir du côté des humains, les pères réagissent de manière très différentes à l’arrivée du bébé, surtout le premier.Évacuons tout de suite les géniteurs semeurs de spermatozoïdes et se moquant pas mal de leur devenir, et choisissons ceux qui franchissent le cap de mériter le nom de père, avant même celui de Papa.

Quelques phénomènes sont plus ou moins étudiés  connus, liste non exhaustive et ouverte à tous vos témoignages contradictoires :

  • La « couvade », où le père développe des symptômes de la grossesse en parallèle avec sa femme, prise de poids, changement hormonal, pousse des seins…Vous en trouverez tous les détails passionnants dans cet article : https://www.doctissimo.fr/grossesse/hommes-et-grossesse/couvade. A noter que ce syndrome ne concerne pas que les pères biologiques, et que je ne suis pas forcément d’accord avec l’analyse psychologique de l’article qui l’associe à une immaturité du père. J’y vois plutôt une forme extrême et corporelle d’empathie, très en lien avec les dynamiques d’attachement.
  • Le « baby-clash » et ses conséquences parfois désastreuses pour le couple, parle de la crise qui intervient à la naissance ou à l’arrivée d’un enfant.  La femme étant (beaucoup) moins disponible, en particulier sexuellement, l’homme peut déclencher une rivalité avec le bébé qui peut aller jusqu’à la violence envers la mère et l’enfant. La venue du bébé peut aussi réveiller chez certains pères des souvenirs difficiles enfouis, là encore pouvant développer de la violence, par exemple le phénomène du « bébé secoué » avec ses conséquences dramatiques. Ce type de violence se retrouve aussi chez les mères et les assistantes maternelles ayant développé une forme de « phobie » hyperacousique envers les pleurs des bébés.
  • Le phénomène le plus sympathique est celui des « nouveaux pères », ceux que vous voyez dans les rues et aux parcs avec leur bébé porté sur le ventre dans un grand foulard ou au volant de leur poussette, ceux qui se lèvent la nuit et laissent leur femme dormir, ceux qui sont imbattables en laits maternisés, bouillies et autres compotes. Plusieurs remarques s’imposent :
  • Certaines mères ne le supportent pas et développent jalousie et besoin de contrôle.
  • Ces « nouveaux pères » existent depuis longtemps, même s’ils ne sont médiatisés que maintenant. Des études ont ainsi été faites chez les paysans du Moyen-âge qui développaient cette attitude, alors même que de nombreuses mères de la bourgeoisie, sans parler de la noblesse, confiaient leurs enfants dès la naissance à des nourrices et ne s’en occupaient pas. Je me rappelle quant à moi des bouillies préparées par mon père et de son implication dans les soins dits « maternels » pendant ma prime enfance.
  • J’ai constaté aussi cet équilibre des rôles de manière très « naturelle » dans les familles adoptantes que j’accompagne et dans ma propre famille. Comme si l’adoption mettait d’entrée de jeu le père et la mère sur un même plan, la grossesse n’entrant pas en jeu. Cela n’empêche pas l’enfant, quant à lui, de bien désigner les rôles…
  • Enfin, un phénomène dont on parle assez peu mais que je rencontre de plus en plus souvent est celui de ces pères seuls en charge de leurs enfants car la mère les leur a laissés après une séparation. Et pas seulement à l’adolescence quand la mère a du mal à gérer les conflits avec de grands gaillards qui la dépassent de 30 cm, mais aussi avec des enfants beaucoup plus jeunes. Ces pères ressemblent aux Jacanas australiens, et ceux que j’ai rencontrés assurent le travail de manière remarquable. Dans ce cas les problèmes surviennent souvent quand une nouvelle compagne, avec ou sans enfants, pointe le bout de son nez dans la tribu.

Ainsi pour essayer de conclure ce long article, vous voyez à quel point la « manif pour tous » se fourre le doigt dans l’œil !

L’univers et la nature sont tellement riches, tellement incapables de se contenter de nos petites cases dogmatiques et rigides, que les définitions moralisatrices de ce que doit être le père, la mère, l’enfant et la famille en deviennent risibles.

Où est Popi ? Et ses parents.

Où est Popi ? Et ses parents.

Drapeaux à construire en famille et à afficher en fonction de la météo...

Drapeaux à construire en famille et à afficher en fonction de la météo...

Le Papa punaise d'eau et ses bébés. https://www.planeteanimal.com

Le Papa punaise d'eau et ses bébés. https://www.planeteanimal.com

Voir les commentaires

Entre Chienne et Louve

par Claire Sibille

publié dans Alterégales , Fiction

I - CHIENNE

 

Difficile de penser à mon exam de demain avec ce type qui n’arrête pas de me mater depuis sa table, l’air de rien, l’air de regarder ailleurs que dans mon décolleté. Je me concentre sur ma tasse et j’essaie de repenser au cours que j’ai laissé le temps de boire un café, croyant me détendre. Par un réflexe bien ancré dans mon groupe d’étudiants en éthologie animale, je diagnostique d’un coup d’œil le mâle dominant, le regard déjà possessif, limite agressif, le corps tendu vers moi, rigide, prêt à l’attaque. Je sens que j’ai des gestes plus empruntés, les gestes d’une fille qui se sent observée, je suis vraiment mal à l’aise. Allez Sarah ma vieille, tu as bien fait de venir boire un café, tu bosses trop et tu en train de devenir parano.

Pour me changer les idées, j’observe le couple au bar, on dirait mes parents, une bouffée de nostalgie me prend à la gorge. J’ai envie de les avoir là, près de moi. La dernière fois que je les ai vus c’était à Noël, il y a déjà quatre mois. Ils ont fait semblant mais je sentais bien qu’ils n’avaient plus grand chose à se dire. Carole était là avec ses enfants, ça faisait du bruit, et les retrouvailles entre sœurs sont toujours sympas. Son mari n’avait pas pu venir, une fois de plus, un quelconque déplacement à l’étranger, on n’en n’a pas trop parlé. On s’est réfugiées toutes les deux sous la couette de l’amour parental le temps d’un Noël sous la neige. Puis nous sommes reparties, elle un peu avant moi, les enfants devaient se reposer avant de reprendre l’école. Je n’ai jamais vu mes parents se disputer, jamais un mot plus haut que l’autre, juste un éloignement des corps et des regards, comme cet homme et cette femme accoudés au bar, empêtrés d’être eux-mêmes sans changement depuis trop longtemps. Ils semblent ne tenir ensemble que par le poids des habitudes, comme deux bœufs attachés à la même charrue, jusqu’au bout du sillon, et puis on recommence.

C’est clair qu’avec ce modèle, j’évite de m’engager et préfère les brèves histoires et leur souffle d’aventure toujours renouvelé. Je m’en trouve très bien pour le temps des études et pour l’instant je suis libre, je n’ai personne dans ma vie pour me détourner de mon objectif licence.

Ça y est, l’homme me regarde à nouveau, sa tasse tendue vers moi comme un défi. Non monsieur, je ne veux pas que vous m’offriez un café, un repas et un dernier verre chez vous, vous ne m’intéressez pas, vous m’agacez à me dévisager comme cela.

Le chien dominé a un comportement de soumission, oreilles et queue baissées pour calmer le dominant. Si cela ne suffit pas il prendra la fuite, ce qui aura le même effet d’apaisement.

Je décide de prendre la fuite.

J’appelle le serveur et je paye mon café, je veux rentrer avant la nuit et m’attaquer une dernière fois à ce chapitre sur les comportements des canidés. Je n’ai pas le droit à l’erreur demain, je la veux cette licence, et tout ce qui en découlera. Je rêve depuis toute petite de devenir une Jane Goodall du 21ème siècle. Mais moi c’est pas les chimpanzés qui m’intéressent, mais les loups et le chiens, les chacals aussi, tous les canidés.

Et ceux qui leur ressemblent, comme les hyènes.

Et puis mes parents n’ont pas les moyens d’un redoublement dans la grande ville de Lyon.

En ouvrant la porte du café, je sens encore le regard de l’inconnu sur mon dos, comme une patte de chien qui voudrait me pousser, me faire tomber, que sais-je ?

Cette rue du quartier de la Croix-Rousse est déjà bien vide à cette heure-ci, j’aurais dû prendre une veste. En avril ne te découvre pas d’un fil, aurait dit Maman en me voyant sortir avec ma robe bleue, celle qu’elle m’a offerte pour fêter mon Bac et que je mets encore. Je presse le pas et tourne dans ma ruelle, une impasse où se trouve ma petite chambre d’étudiante, seule option qui entrait dans le budget de mes parents. Je ne suis pas trop coloc, toujours cet éloignement des corps en héritage familial.

Ma rue est vide comme toujours, qui voudrait vivre ici qui n’y est pas obligé, juste un chat qui se hérisse sur les grosses poubelles à l’entrée de l’immeuble quand je passe devant. Je dois lui faire peur, ou bien… ? Je me retourne vivement, et tombe nez à nez avec l’homme du bar, un sourire carnassier aux lèvres, manches retroussées et veste ouverte, encore une cigarette entre les doigts qu’il jette dans le caniveau. Le chat se met à miauler, un miaulement qui me hérisse le poil, un miaulement d’inquiétude, il arque le dos et part en courant se cacher derrière les poubelles. 

- Où elle va comme ça cette jolie fille à cette heure ? Tu n’aurais pas besoin de compagnie ma belle ?

Pour accentuer la position de dominance par une expression corporelle, certains chiens hérissent les poils de leur cou, retroussent les lèvres dans une position typique, ouvrent la gueule, prêts à mordre, grognent en émettant un profond gargouillement. Ils l’expriment aussi en bousculant l’autre chien et en lui posant les pattes antérieures sur le dos.

L’homme sort un grognement sinistre et me pousse. Sidérée je ne peux sortir qu’un lamentable cri. Il me retourne alors contre le mur où je m’écorche les bras et me plaque une main sur la bouche, son autre main retrousse la jolie robe bleue que Maman aime tant, il baisse ma culotte alors que j’essaie de me débattre mais l’homme est fort, bien trop fort pour que sa proie lui échappe.

Alors qu’il me pénètre brutalement je hurle intérieurement à la mort le visage tourné vers le ciel, et je m’envole, je décroche, je me force à penser que ce n’est qu’un très mauvais moment à passer. Il ne va pas me dévorer juste me violer et partir.

Le nouage entre le chien et la chienne qui s’accouplent peut durer jusqu’à 15 mn. Il ne faut pas les séparer à ce moment-là sous peine de déchirures vaginales pour la femelle et de fracture de l’os pelvien pour le mâle.

L’homme reste en moi un temps infini, enfonce et enfonce et enfonce son sexe dans mon vagin sec comme un fruit momifié, et ça fait mal, ça fait mal, oh que ça fait mal.

Il termine enfin et tient toujours sa main sur ma bouche pendant qu’il remballe son arme de guerre. Je sens encore son sexe comme un poignard qui m’aurait éventrée, je crois que je suis morte, non, il me jette au sol et s’enfuit en courant.

Je sais où t’habites alors t’avise pas d’en parler à quelqu’un sinon j’reviendrais et ce sera moins marrant, me lance-t-il avant de disparaître.

Il est parti et je me traîne jusqu’à ma petite chambre, mon bureau envahi de cours qui ne me servent plus à rien, je n’irai pas au partiel de demain, je n’irai plus jamais nulle part.

Je me douche et me douche et me douche, le sang coule de mon vagin, de mes bras écorchés, les larmes coulent aussi, enfin. Je vomis plusieurs fois le café acide que j’ai pris dans le bar et je jette rageusement la jolie robe bleue dans la poubelle, je ne la mettrai plus jamais, je ne mettrai plus jamais de jolie robe bleue.

Je me couche alors sur le flan à même le sol de la salle de bains, meurtrie, je lèche mes blessures et me repais du goût de mon propre sang.

 

 

II – LOUVE

 

 

Il a raison cette ordure, je n’en parlerai à personne. Quelques jours ont passé et j’ai dit aux parents que j’avais été malade pour les partiels. Est-ce qu’ils peuvent m’avoir un certificat médical par notre vieux médecin de famille si gentil ? Rien que de penser à lui, de l’imaginer me consoler, je pleure encore.

Mais j’ai la rage aussi.

Je n’irai pas voir les flics, trop de chances pour qu’ils ne fassent rien. Je lis des témoignages, je regarde des vidéos qui racontent comment c’est long, ou comment c’est inutile, trop de policiers sont aussi des hommes violents, ou indifférents, ou moqueurs. Sur les 120000 femmes violées par an en France, sans compter les viols conjugaux et les enfants, à peine 8% portent plainte et 2% seulement obtiennent des condamnations encore aujourd’hui. Je connais les chiffres par cœur, les violences faites aux femmes m’ont toujours intéressées depuis que Chantal, mon amie des années collège, a subi un viol un jour par deux jeunes garçons alors qu’elle rentrait chez elle. Elle non plus n’en n’a jamais parlé à personne, juste à moi. Ça l’a tellement meurtrie que ses notes ont chuté, elle est maintenant caissière au Super U de notre ville natale. Ma mère la voyait souvent quand elle faisait ses courses, moi je traînais toujours dans la cuisine après le lycée quand elle revenait, une pause avant d’attaque les révisions du BAC. Elle me demandait alors régulièrement, l’air de rien, en rangeant les légumes et la viande :

Comment ça se fait qu’elle a fini comme caissière cette jeune fille ? Elle était pourtant aussi brillante que toi en cinquième ?

J’en sais rien maman, je lui répondais, agacée, les mains plongées dans les poches de mon sweat, je l’ai perdue de vue après le collège, tu te rappelles ? Tu m’le demandes à chaque fois !

J’imagine qu’elle a fini par comprendre qu’il valait mieux plus en parler.

Dès qu’elle a eu son brevet, Chantal a rompu tous ses liens du collège, même moi, sa meilleure amie, elle m’a virée de sa vie, une manière de tourner la page.

Donc je les connais les chiffres, et aussi celui qui dit que 80% des filles ont peur d’aller dans certains endroits seules, même le jour et encore plus la nuit. Je connais le périmètre interdit, le parcage des femmes dans les seuls lieux de pleine lumière et de foule accessible, un doigt posé sur la bombe anti-agression, l’autre sur l’appli SOS viol quand elles doivent sortir des chemins trop battus. Jusqu’ici, malgré l’expérience de Chantal, je faisais partie des 20% d’inconscientes qui refusaient cette contrainte admise par tout le monde sans qu’une parole soit posée dessus. Je m’étais même battue à l’école pour que le centre de la cour de récré ne soit plus réservé uniquement aux garçons et à leur ballon de foot. Sans succès.

Mais aujourd’hui j’ai rejoint les 80% de mes sœurs dont le cœur bat à toute allure quand il s’agit de rentrer seules chez elles une fois la nuit tombée.

Mais j’ai la rage aussi.

Les loups gamma sont très suspicieux, nerveux et sensibles à l’approche du danger qu’ils guettent en permanence. Ils montent la garde, font des rondes autour du territoire en vue de préserver la sécurité de la meute. Les bêta et alpha se fient à eux pour donner l’alerte si quelque chose menace le clan.

Non je ne vais pas aller voir la police, mais je vais protéger mon territoire et faire vengeance moi-même. La proie va se retourner contre son agresseur, n’en doute pas imbécile. Je n’ai plus peur.

Les prédateurs dans son genre ont toujours un territoire de chasse, des habitudes, un point d’eau où ils s’abreuvent, en l’occurrence le fameux bar où j’ai bu mon café. Il est là tous les soirs, tout puissant, incapable d’imaginer que je puisse faire quoi que ce soit contre lui.

J’ai dû lutter des jours contre l’envie de vomir qui me prenait à chaque fois que je voyais sa sale gueule. Lui ne me voyait pas, j’étais chasseresse invisible, louve grise rasant les murs, panthère noire confondue avec les arbres de la jungle urbaine.

Et puis un jour je me suis sentie prête, de gamma j'étais devenue alpha, capable de tout pour protéger la meute, capable de tout pour venger mon corps et mon cœur écorchés.

Ce soir je m’habille de noir, jogging et tee-shirt, blouson de cuir, baskets pour courir vite au cas où et je le suis quand il sort du bar. Je sais déjà qu’il rentre à pied, il habite à deux pas, il sort rarement de son territoire.

La nuit tombe et la ville se vide. Je sais qu’il va tourner dans une rue résidentielle, où les portes cochères d’anciens hôtels alternent avec des immeubles luxueux où l’on doit montrer patte blanche avant d’entrer. Il habite un ancien hôtel. Dès qu’il franchit la porte, sans avoir remarqué ma présence, je l’interpelle. Il se retourne alors, surpris, ses yeux s’écarquillent et il semble vouloir dire quelque chose mais je l’ai déjà aspergé avec ma bombe au poivre fermement tenue en main, je me suis entraînée plusieurs fois pour éviter de retourner le produit contre moi. Il devient immédiatement aveugle, je le vois s’étouffer, tenter de hurler mais le produit est le plus puissant que j’ai pu trouver sur le dark web. Il peut même provoquer un arrêt cardiaque mais je n’en demande pas tant.

L’homme titube et s’écroule en se frottant les yeux.

Je me couche alors sur lui et lui murmure à l’oreille : Espèce de salaud, tu aurais dû mieux choisir ta proie.

Il ne répond que par des gémissements à peine audibles.

Je plante alors mon poignard algérien dans son cœur. Court, effilé et tranchant, il pénètre sans peine entre les côtes, là aussi je me suis entraînée plusieurs fois dans des morceaux de bœuf.

En voyant le sang rouge vif couler sur sa chemise blanche l’envie me vient de planter mes crocs dans sa gorge pour lui arracher un dernier morceau de chair crue.

Fin

 

Entre Chienne et Louve

Voir les commentaires

1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 > >>