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la psychotherapie - de quoi ca parle

Accompagner les familles adoptives : dix erreurs à éviter. Erreur numéro cinq : Amalgamer l’adoption avec un symptôme ou une pathologie, en particulier les troubles de l’attachement.

par Marie-José Sibille

publié dans La psychothérapie - de quoi ça parle

Accompagner les familles adoptives : dix erreurs à éviter.

Erreur numéro cinq : Amalgamer l’adoption avec un symptôme ou une pathologie, en particulier les troubles de l’attachement.

 

 

Il y a d’abord l’abus de pensée et de parole fréquent, y compris chez les familles adoptantes, celui qui consiste à confondre abandon et adoption dès que se manifeste la moindre souffrance.

Il y a aussi le fait que le local du thérapeute est un lieu expérimental « in vivo » qui donne parfois le réflexe au professionnel de tout interpréter du côté obscur de la force … Car bien sûr, sauf en fin de parcours, les gens viennent rarement le voir pour lui raconter comme tout va bien dans leur vie.

C’est ainsi qu’il devient normal qu’un enfant ait peur de s’endormir, peur de se séparer, peur d’être abandonné(e), qu’il/elle ait des troubles de l’apprentissage ou du comportement … cet enfant a été adopté.

Non.

Il a peur de s’endormir parce que je l'ai laissé voir des films d’horreur sur sa tablette, elle a peur de se séparer parce que je suis arrivée en retard à l’école de manière répétée ou que je l'ai larguée à la colo, surbooké(e) que j'étais, sans prendre le temps de sécuriser la séparation, et qu’elle s’est retrouvée perdue dans la jungle du groupe.

Il a peur d’être abandonné ? D’abord en êtes-vous bien sûr ? Ou souffrez-vous d’une inflammation temporaire de la parentalité qui vous fait sur-interpréter la recherche normale de sécurité chez votre enfant, ou la réponse à un premier chagrin d’amour chez votre adolescente ?

Et s’il a vraiment peur d’être abandonné, est-ce que ce sentiment résiste aux réassurances quotidiennes de sa vie d’aujourd’hui ? Surtout si vous en parlez ?

Quant aux troubles de l’apprentissage, en dehors du fait qu’ils sont aussi les conséquences d’un système scolaire inadapté à de nombreuses formes d’intelligence, ils se manifestent dans le cas où l’enfant ne se sent pas disponible, ou encore se vit en conflit avec l’adulte supposé savoir et lui transmettre.

Et certes, cet état d’esprit rebelle d’enfant sauvage se trouve chez beaucoup d'enfants ayant vécu un abandon, surtout chez ceux ayant été peu accompagnés voire maltraités dans leurs premières prises en charge. Leur apprivoisement est notre défi.

La blessure de l’abandon est réelle, comment ne pourrait-elle pas l’être ? Et elle a mis longtemps à être reconnue dans notre société, ainsi qu’à être parlée dans les familles. Le besoin de sécurité d’un côté, le désir de sauvetage de l’autre, la fragilité réelle ou supposée de la parentalité adoptive, le discours caritatif qui veut que la bonne intention guérit tout, ainsi que le déni largement partagé des blessures de l’enfance ont habité notre société pendant longtemps, peut-être pour de bonnes raisons sur le moment.

Mais la blessure d’une naissance par césarienne imposée par un médecin trop pressé, celle d’un placement trop rapide en crèche, celle des abandons intrafamiliaux à des grands-parents, ces blessures et beaucoup d’autres existent tout autant, chez des familles démunies socialement comme chez des familles très riches, et ces accidents de la vie ou ces carences parentales provoquent de la même façon des attachements insécures ou des troubles de l’attachement.

Les attachements insécures adaptatifs, résultats de toutes les blessures et de tous les abandons de l’enfance et de l’adolescence se retrouvent souvent dans le couple. La dépendance affective revendicatrice ou soumise, hystérisée dans les émotions et le corps, caractérise de nombreuses personnes, surtout des femmes. L’évitement émotionnel et le clivage avec ses conséquences somatiques fréquentes et ses accès de violence non maîtrisés en caractérisent de nombreuses autres, surtout des hommes.

A l’opposé, des adolescents et de jeunes adultes habitent pleinement leurs vies malgré le fait qu’ils aient été abandonnés puis adoptés. Malgré ou à cause ? Question dont la réponse est complexe, tant individuelle que relationnelle, tant innée qu’acquise dans l’environnement. 

Il ne s’agit en aucun cas de minimiser, ni de relativiser, juste de mettre en perspective dans une optique de lien et de transformation, de psychologie positive et de résilience possible. 

Dans le cadre de l’adoption, nos enfants, nous-mêmes, avons dû apprendre à faire avec la blessure initiale de l’abandon. Nous avons peut-être réussi à transformer cet événement de la vie en une force supplémentaire, sans l'ériger dans la statue de pierre du handicap identitaire. C’est le propre de ce que j’appelle les attachements résilients [1], que de pouvoir accompagner et soutenir ce processus. L’adoption, quand elle est suffisamment réussie, en est un remarquable exemple.

Si l’on parle maintenant non plus des attachements défensifs mais des troubles de l’attachement, alors là, ce n’est même pas la peine ! C’est la niche écologique supposée des enfants ayant été adoptés [2]Une niche bien envahie par d’autres catégories de la population !

Ainsi, si je souffre d’un trouble de l’attachement, associé peut-être à un trouble post-traumatique, la vie m’apparaît comme une succession de ruptures, d’abîmes à franchir d’un bond, de gouffres à traverser sur un pont de singe.

La continuité est un leurre, l’impermanence règle mon horloge quotidienne, le sentiment de sécurité disparaît au moindre orage relationnel, à la moindre remise en question professionnelle, à la moindre écorchure de l’estime de soi.

Et aussi.

Je suis réveillé(e) la nuit par un sentiment de mort imminente, l’impression que tout va s’arrêter dans ma vie. Une intrusion violente va avoir lieu d’un instant à l’autre, c’est le « syndrome Gestapo », un pouvoir totalitaire frappe à quatre heures du matin à la porte de ma chambre et vient m’arracher à ma vie en toute impunité.

Le champ de ruines. La ville en guerre. La grande dévastation.

Ces troubles obscurs se somatisent parfois dans des attaques de panique ou de longs moments d’anxiété qui m’enserrent comme la vierge de fer des anciennes tortures médiévales.

Alors je bois un coup, je fume un joint, je prends un médoc ou une ligne de coke, je m’enfile douze heures de jeu vidéo ou de séries américaines d’affilée, ou l’ensemble d’ailleurs. Je fuis dans le travail jusqu'au burn-out, je rentre dans une communauté extrême, ou j'accumule les relations sans suite et sans fin jusqu'au dégoût. Parfois c'est la prison ou l'hôpital qui finissent par arrêter ma fuite en avant.

Je ressens un intense sentiment de solitude.

Je suis perdu(e) dans un monde hostile, je suis « Seul sur Mars[3] », je chute dans le vide comme dans « Gravity[4] », mais pour de vrai, et sur terre.

Parfois c’est comme si tous les gens qui m’entourent étaient des extra-terrestres.

Parfois c’est moi qui me ressens comme fou, qui me traite de folle.

Parfois je souffre tellement que je me replie dans un coin en pensant que la seule solution serait de mourir. Et parfois je meurs.

Ou je regarde le Néant et je l’apprivoise.

J’en fais un livre, une chanson, un tableau.

J’accepte de demander de l’aide à celui qui est près de moi, à celle qui me tend la main, et qui ont la force de me supporter sans m'abuser. Il y en a.

Et je vis avec. Je fais une psychothérapie avec quelqu’un qui me fait de la place dans la relation et qui sait comment ça marche, les émotions. Peut-être parce qu’il a dû affronter ses blessures.

J’en fais par la suite peut-être un métier où je prends soin de l’autre, ou une association qui aide ceux qui ont vécu les mêmes choses que moi. 

Parfois j’en fais même une révolution, et parfois juste un couple uni et une famille résiliente.

Et d’autres parties de moi prendront de plus en plus régulièrement le relais : l’amoureuse, le professionnel, la créative, le militant, la mère, l’ami … Je trouve des attachements résilients et des ressources créatives. Je transforme ma vie. Au moins je ne connaîtrais pas la normose, ni le sentiment que tout m’est dû. Au moins, quand je sortirai de la dissociation et de la terreur, je connaîtrai l’empathie et la créativité.

Pensez-vous que je viens de décrire le vécu intérieur des enfants adoptés ?

Sûrement certains s’y reconnaîtront.

D’autres en entendront des échos, comme des ronds dans l’eau.

Mais l'attachement et ses troubles, les effets du stress du déracinement, le syndrome post-traumatique et les blessures de l’abandon, sont des thèmes qui concernent nombre de personnes.

Ainsi que la résilience relationnelle, la réparation de la souffrance par la créativité ou la militance, la réalisation de soi par tout ce qui fait bouger le monde endormi, ses normes abrutissantes et ses certitudes soporifiques.  

Car en attendant que tout le monde naisse, vive et meurt heureux dans les siècles des siècles, ce n’est finalement pas si mal d'avoir des souffrances à transformer ...

 

 

[1] Adopter sa famille : L’adoption internationale, un exemple d’attachement résilient©. Marie-José Sibille. A paraître sûrement en février … :)). Les attachements résilients : page 293.

[2] Ecoutez à ce sujet l’association Pétales, impossible à ne pas citer quand on parle de l’attachement : http://www.petalesfrance.fr

[3]  «Seul sur Mars », film de 2015 :

 http://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=221524.html

[4] « Gravity », film de 2013 :

http://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=178496.html

 

 

 

Pont de singe à Bornéo par G.De VIVIES sur le site Tripalbum ci-dessous.

Pont de singe à Bornéo par G.De VIVIES sur le site Tripalbum ci-dessous.

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Accompagner les familles adoptantes : dix erreurs à éviter. Erreur numéro quatre : Inventer une histoire à la place de l’enfant ou de la famille.

par Marie-José Sibille

publié dans La psychothérapie - de quoi ça parle

Accompagner les familles adoptantes : dix erreurs à éviter.

Erreur numéro quatre : Inventer une histoire à la place de l’enfant ou de la famille.

Il est tentant de dire à l’enfant que nous accueillons en thérapie : « ta mère devait t’aimer beaucoup pour te confier à l’adoption », « tes parents, ils ont fait tout ce qu’ils ont pu pour que tu t’en sortes ». Ou à l’inverse : « tu as dû souffrir beaucoup là-bas ». Et « C’est parce que …, que tu as été abandonné(e)/adopté(e) », avec la confusion de langage récurrente entre abandon et adoption, ainsi que, la plupart du temps, l’ignorance et surtout le réductionnisme au sujet des causes possibles d’un abandon. Ou encore : « Mais maintenant tu es sorti d’affaire, tu es tombé sur une bonne famille … ».

Par exemple.

Le réel est impossible à réduire à une équation du premier degré : réalité concrète, comportements visibles, sensations apprises, émotions mises dans la relation, pensée et opinion, langage thérapeutique ou traumatique, empathie et jugement, notre cerveau doit faire avec tous ces éléments pour entrer en contact avec le monde, et, dans le lieu thérapeutique en particulier, avec le monde de l’autre.

La tentation est grande alors de simplifier ce réel, de combler les trous plutôt que d’apprendre à la famille à recoudre et de l’aider à repriser les déchirures de son histoire, avec ce qu’elle sent, avec ce qui est disponible dans sa réalité d’aujourd’hui.

Cette posture consistant à parler pour l’autre jusqu’à lui inventer une histoire, lui « inventer une vie » comme disent les ados, est une manière comme une autre de rester dans une position de pouvoir, dans cette position haute associée encore trop souvent en France à la relation thérapeutique. Elle s’accompagne souvent de conseils et de réponses lapidaires à des questions complexes. Cette attitude « chirurgicale » et interventionniste, qui peut sembler indispensable dans certaines situations, même les médecins urgentistes essaient de la remettre en question, certes, surtout dans les séries américaines !

Cette posture est particulièrement inadaptée en psychothérapie et en relation d’aide. Elle est à oublier, même si parfois, prises dans une habitude relationnelle face à la personne supposée savoir, les personnes ou les familles demandent elles-mêmes des conseils et des réponses simples à leur souffrance, ainsi qu’à être rassurées sur leur histoire ou celle de leur enfant.

Prenons ces demandes conventionnelles et convenues comme une manière de dire « bonjour » dans un lieu où elles n’ont pas encore leurs marques, le lieu thérapeutique.

Répondons par un autre « bonjour », un bonjour qui va ancrer la relation thérapeutique dans la sécurité affective, qui va proposer à la famille de s’appuyer sur le lieu thérapeutique pour développer ses propres ressources, et ce sans avoir besoin d’inventer des histoires, de supposer des faits, de donner des conseils qui sont autant d’aveux d’impuissance, d’apporter des réponses à des questions qui n’ont pas été posées.

Dans la pratique thérapeutique, une méthode appelée « l’Approche narrative »[1] permet de déconstruire les récits qui nous enferment dans des traumatismes passés, dans des comportements basés sur l’insécurité relationnelle apprise dans notre enfance, et trop souvent confirmée par la suite, pour développer des histoires résilientes, des histoires qui nous permettent de reprendre croissance et développement, un peu comme dans « le livre dont vous êtes le héros », ces petits livres amusants qui foisonnaient dans les années 80[2]. Mais dans l’approche narrative, il ne s’agit pas de s’appuyer sur un imaginaire séparé du réel. Au contraire, le thérapeute va partir de la perception qu’à la famille, la personne, et même l’enfant, de son histoire. Le travail consistera à prendre certains éléments de cette histoire pour démarrer un autre scénario, autre scénario rendu possible par un autre regard, une autre interprétation, par exemple d’une situation qui provoque de la honte, ou d’une relation nourrie par la peur. Ainsi la personne va déconstruire les scénarios souffrants, les scénarios qui bloquent son devenir.

Ces histoires, ce ne sont pas seulement les histoires que la personne s’est inventée, ce sont aussi celles que les autres lui ont racontées, les premiers autres étant ses parents. 

En thérapie familiale, ou en thérapie EMDR[3] avec de jeunes voire de très jeunes enfants, c’est le parent qui va être ainsi le porteur du récit, c’est lui qui va aider à construire l’histoire narrative de son enfant. Cela fait partie de son rôle. Le thérapeute sera là pour aider le parent à accoucher de l’histoire, pour l’aider à aller vers un scénario positif, résilient, un récit nourrissant un attachement sécure, tout en restant en contact avec les faits tels qu’ils sont connus ou transmis. Un récit sans trous trop important, avec des reprises et des raccommodages qui ont du sens, un récit qui au fur et à mesure du travail thérapeutique va devenir cohérent, congruent, et présenter une certaine continuité. 

Dans les parties inconnues ou difficiles, le parent pourra dire alors à l’enfant, en thérapie mais aussi à la maison, après avoir travaillé le récit avec le thérapeute : « Je n’étais pas là dans ta vie à ce moment-là, mais si j’avais été là … », « on ne sait pas ce qui s’est passé pour toi à ce moment-là mais quand on voit comme tu es … (nommer une qualité), ça veut dire que tu as pu prendre du bon ». Le cerveau va ainsi construire les liens manquants, faire des ponts, et l’habitude d’un langage positif va se prendre dans la relation familiale, un langage qui nomme les qualités, les compétences mais aussi les habiletés face à la vie, essentielles chez un enfant qui a éventuellement vécu des situations difficiles en dehors de son abandon.

Ce récit positif et résilient va permettre à l’enfant d’habiter sa vie, de développer le sentiment qu’il peut avoir un contrôle sur les évènements et les relations, qu’il peut devenir acteur de son histoire.

Quant au thérapeute, s’il veut tant que ça raconter des histoires, il n’a qu’à devenir écrivain ou griot, ce sont de très beaux métiers aussi …

 

 

 

[1] http://www.lafabriquenarrative.org/blog/approche-narrative

 

[2] Et dont j’apprends avec plaisir la reprise par Gallimard, je crois que je vais craquer pour un …

 

De bons souvenirs ...

De bons souvenirs ...

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