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Tous les parents sont-ils adoptables ?

par Marie-José Sibille

publié dans On peut choisir sa famille , Adopter sa famille , Adoption

En lien avec la conférence de Toulouse demain sur la résilience familiale dans l'adoption, dont je vous remets l'affiche ci-dessous, je vous propose une variante de l'article que j'ai écrit pour le livre très complet d'EFA "Adoptabilités, la question du projet de l'enfant". J'espère que cela donnera l'envie aux professionnels de lire ce livre, et en ce qui concerne mon article, j'ai enlevé certains passages et complétés d'autres, en particulier celui sur "le deuil de l'enfant biologique" que je trouvais trop incomplet, bref la vie quoi ...

Deuxième version revue et corrigée (1/2/2018) de l'article paru en décembre 2017: L’adoptabilité du côté des parents dans le livre d'EF: "Adoptabilités".

 

 

Résumé

Dès la procédure d’agrément, les professionnels cherchent les signes indiquant que le ou les parents auront les dispositions nécessaires pour accueillir un enfant par adoption. Le projet de filiation – lorsqu’il est mené en couple – demandera des qualités particulières. Au niveau de chaque adoptant, l’arrivée d’un enfant met au jour des blessures, parfois cachées, ou des expériences qu’il conviendra d’apprivoiser pour qu’elles n’interfèrent pas dans les relations familiales. Différentes formes d’accompagnement du couple ou de la famille pourront alors être nécessaires.

 

 

La procédure d’agrément

 

Les procédures d’agrément et de suivi sont une opportunité de faire barrage à un certain nombre de problèmes en amont, mais ces procédures ne peuvent pas répondre à toutes les difficultés, et elles ont besoin d’être réinterrogées en permanence, comme toutes les procédures institutionnelles touchant à l’enfance et plus largement aux dynamiques psychoaffectives. Combien de parents biologiques toxiques, incompétents, malades de leur propre enfance et non étayés socialement passent un examen tel que celui que passent les parents adoptifs lors de l’agrément ?

Le processus d’agrément est essentiel, même si son imperfection fait qu’il se révèle parfois inefficace pour identifier de futurs parents maltraitants ou tout simplement dans l’incapacité à porter ce projet jusqu’au bout. 

Dans les familles, de plus en plus identifiée et parlée socialement, il y a la maltraitance quotidienne, la violence éducative ordinaire. Cette mère qui traîne son enfant par l’oreille sur toute la longueur de la plage car il ne veut pas sortir de l’eau, provoquant la stupeur de mon fils : Elle va lui décoller l’oreille au petit garçon, la dame ? Cet homme qui multiplie les claques sur la tête de son fils qui ne rentre pas assez vite dans la voiture à la sortie de l’école, ces hurlements d’un enseignant exaspéré et fatigué qui terrorisent les petits, ces situations croquées sur le vif sont démultipliées dès que nous franchissons la porte de nos foyers, et nous sommes tous, adultes, responsables et concernés. Cette violence éducative ordinaire peut paraître encore plus insupportable dans le cadre de l’adoption.

Alors le couple, ou le parent célibataire, peut essayer de profiter des délais très longs de l’agrément puis de l’adoption pour approfondir son histoire et ce qui est en jeu dans ce processus.

 

Le projet d’adoption : un projet de couple ?

 

Tout un enchaînement de causes et d’effets conduit à l’abandon. Il en est de même pour l’adoption. Quelles sont les dynamiques préalables dans les tribus familiales qui vont accueillir, ou au contraire exclure, l’acte d’adoption posé par un de leurs couples ? Comment ce couple ou ce parent adoptant va-t-il se positionner par rapport à ce contexte ? Qu’est-ce qui pousse quelqu’un à aller chercher son fils, sa fille, au bout du monde ? Le projet s’inscrit-il bien dans la dynamique du couple, ou est-il plutôt porté par l’un des deux parents ? Est-ce l’enfant de la mère, du père, du couple ? Là encore, ce n’est pas une question réservée à la famille adoptante, et elle fait partie des sujets qui sont en général bien cernés lors de la procédure d’agrément.

De même, après l’adoption, certains couples ne se remettent pas de cette aventure et se séparent, avec tous les traumatismes secondaires que cela va créer chez les parents et les enfants. Les conséquences d’un divorce sont difficiles dans toutes les familles, mais parfois plus chez les familles adoptantes car l’enjeu psychologique réel ou supposé peut être beaucoup plus fort. D’autres restent ensemble, mais dans une relation qui a perdu sa richesse et sa vitalité. C’est dire s’il importe que le couple développe non seulement ses compétences parentales mais nourrisse aussi sa relation amoureuse.

Il y a des parents qui semblent être nés pour être parents adoptifs. D’autres qui s’adaptent à une réalité acceptée, puis aimée, si ce n’est désirée au départ. Ceux qui ne peuvent s’adapter à un projet ressenti comme une injustice et un pis-aller. Enfin, les plus nombreux ne pourront jamais l’envisager, preuve que l’adoption est une dynamique particulière, née de la rencontre entre une personne, une relation de couple et de nombreuses influences socioculturelles, familiales et environnementales.

 

Certains parents inféconds ont ainsi du mal à « faire le deuil » de la maternité biologique. Précisons d’abord à quel point cette expression est inadaptée, même si elle est communément utilisée. Elle devrait être réservée à la perte réelle d’un enfant, expérience bouleversante s’il en est. On la trouve parfois antérieurement à certaines adoptions. Le renoncement ou le lâcher-prise ne sont pas le deuil, même si les processus émotionnels peuvent se faire écho.

Quant aux fausses couches, elles représentent le renoncement à un possible qui ne sera pas, et peuvent nécessiter un véritable processus de deuil si elles sont tardives. Elles peuvent être teintées d’une forte culpabilité, par exemple si elles ont été précédées d’un ou plusieurs IVG.

Les frustrations autour de la grossesse et de l’accouchement, ainsi que les angoisses des pères, angoisses associées à leur virilité, peuvent hanter longtemps certains couples adoptants.

D’autres au contraire vont se détacher très vite de ces problématiques, on oublie trop souvent de le mentionner, et s’impliquer dans leur forme de parentalité en oubliant très rapidement l’épisode grossesse ou signature ADN. Et sans frustration ou « clivage » comme on peut le lire chez certains auteur.es qui aiment penser à la place des autres.

Ce courant est très en phase avec les courants modernes type le mouvement éco-féministe « GINKS » pour « green inclination no kids », des femmes qui proposent l’adoption comme alternative moins polluante, « décroissante » pourrait-on dire, au désir de maternité …

Il est assez peu respecté en France, où dès que l’on remet en question le désir de maternité biologique, on entend « tu as encore le temps de changer d’avis » si on a moins de 35 voire de 40 ans maintenant ou encore « la pôvre, … », si l’horloge biologique est passée dans la mauvaise moitié … S’il est naturel de penser qu’une telle décision est à bien peser, comme toute décision où aucun retour en arrière n’est possible, pouvons-nous accepter qu’avec 7,5 milliards d’habitants sur terre en 2017, et presque 10 milliards prévus en 2050, la Nature a prévu dans sa grande sagesse que certaines femmes, certains parents, puissent évoluer dans cette direction, avec ou sans l’alternative « adoption » d’ailleurs ?

 

 

L’intelligence de soi, l’intelligence du vivant, l’intelligence des émotions : bases d’un soin parental efficient.

 

Cette forme d’intelligence qui inclut la compréhension et l’expression des émotions, le soutien à l’élan vital et à la résilience, ainsi que la capacité à partir de soi dans la communication plutôt qu’à parler de l’autre n’est pas priorisée dans notre culture rationaliste et patriarcale. Mais nous commençons à en parler à travers les notions d’attachement, de bienveillance et d’empathie. C’est donc grâce à des thérapies humanistes et intégratives[1] que les personnes font ce chemin, car il est difficile de prendre spontanément un tel recul dans le quotidien.

Les émotions des parents et leur vécu, ainsi que la sécurité de leurs liens d’attachement passés avec leur famille d’origine, et actuels dans leur couple ou leur vie affective, sont essentiels dans la mise en place d’un accompagnement adapté de leur enfant. On parle de l’enfant et de sa capacité à « séduire » et donc à provoquer l’élan de l’adulte. On parle du soutien de l’environnement, du projet de parentalité porté par le couple… mais parfois pas de l’évidence, à savoir le lien du parent avec son enfant intérieur, son adolescent intérieur, fruit de son histoire telle qu’il l’a intégrée.

En développant cette forme d’intelligence, nous apprenons ainsi l’importance de la conflictualisation pour éviter la rupture avec nos enfants qui grandissent. Nous ne confondons plus le besoin de conflit de notre ado avec du désaveu. Il est naturel qu’il se confronte à nous, en regardant droit dans les yeux ou au contraire en évitant notre regard : comment avons-nous accompli ici et maintenant tout ce que nous exigeons de lui ou tout ce que nous souhaitons pour lui ? Où en sommes-nous du sexe et des enjeux de la procréation ? Comment avons-nous traversé nos propres chagrins d’amour ? Sommes-nous avec l’homme, la femme que nous aimons, avec qui nous avons envie d’être ?

Comment nous sommes-nous intégrés parmi nos pairs ? Avons-nous vécu exclusion, harcèlement ou agressions sexuelles ? Avons-nous travaillé nos traumatismes à des époques où tout cela était moins nommé mais tout aussi fréquent ? Sommes-nous satisfaits de nos relations actuelles ?

Où en sommes-nous de notre accomplissement social et créatif ? Pouvons-nous prendre du recul par rapport aux normes écrasantes proposées par notre système scolaire si un de nos enfants ne peut pas y répondre ? Quelle est notre relation aux addictions multiples de notre société : écrans, tabac, alcools, drogues, consommation… ?

Avons-nous le sentiment d’être heureux tout simplement, de nous réaliser ?

 

Traumatismes réactivés

 

Ainsi le parent que nous sommes, s’il n’a pas encore pris le recul suffisant sur sa propre enfance, sur sa propre adolescence, va utiliser à son insu la souffrance de son enfant, soit pour pouvoir enfin se plaindre, soit pour reproduire la violence qu’il a lui-même subie, ce qui est une manière d’essayer de la contrôler après coup. C’est un mécanisme naturel que l’on retrouve chez de nombreux parents : C’est toujours ma fille le bouc émissaire, dit cette maman, revivant l’injustice dont elle a tant souffert par rapport à sa sœur plus jeune qui était la préférée. Personne ne passe jamais le ballon à mon fils, dit ce papa au retour d’un entraînement de foot qui a réactivé, sans qu’il en ait conscience sur l’instant, l’exclusion dont il faisait l’objet au collège. Ou alors : Elle n’en fait qu’à sa tête ; Il est têtu comme une mule ; Elle n’arrivera jamais à rien, on n’en fera jamais rien, diront d’autres parents, répétant les phrases entendues génération après génération, reproduisant les mêmes blessures de l’estime de soi, source des mêmes renoncements avant même d’exister pleinement.

Il est difficile de ne pas faire de notre enfant le support de notre ombre et de nos blessures oubliées. C’est même la plus délicate difficulté de l’éducation.

 

Or comment peut-on accompagner l’expression des émotions difficiles, conflictuelles, hostiles, agressives de nos enfants si nous avons enfermé les nôtres dans le déni et l’évitement ? si nous laissons exploser ces émotions enfermées dans des colères incontrôlables et démesurées ? si nous les laissons prendre toute la place à travers des angoisses démesurées, fantômes menaçants des problèmes que nous n’avons pas résolus ? si nous tentons de tout contenir dans une éducation rigidifiée autour de systèmes normatifs qui finissent par faire ressembler la famille à une prison ou à un hôpital psychiatrique ? ou encore si, dépassés, nous lâchons prise tellement vite que nos ados et souvent nous-mêmes nous retrouvons perdus dans le brouillard sans corne de brume ?

 

Quand la différence revient au galop

 

Dans l’adoption, dans les cas extrêmes où la souffrance leur devient insupportable, les parents peuvent se retrancher derrière la différence : l’origine ethnique, le vécu traumatique de leur enfant, ou encore les carences de la famille d’origine si elles sont connues.

Une mère au fond de la détresse me disait : Là-bas les femmes pondent un gosse par an, personne s’en occupe et après elles les refilent à l’adoption… Il faut pouvoir entendre ces cris de désespoir sans aucun jugement. Ils peuvent être des orages ponctuels très vite regrettés.

Mais, de manière exceptionnelle, cela peut durer. Que se passe-t-il quand mon enfant redevient un étranger que je peux raciser, en lui reprochant des comportements négatifs supposés appartenir à son origine ethnique, un ennemi que je peux désigner comme coupable, bouc émissaire des souffrances de la famille ou du couple, un objet que je peux rejeter, abandonner ?

Peut-être aurait-on pu se poser la question de l’adoptabilité de ces parents-là, non seulement au moment de l’agrément, mais surtout dans le suivi post-adoption. Mais le plus important est ce que nous pouvons offrir aujourd’hui à ces familles, et l’exemple qu’elles nous donnent pour réfléchir en amont de manière plus efficiente. Ces fonctionnements existent aussi dans les familles les plus courantes, le refus de la différence et le rejet trouvant toujours à se nicher quelque part.

Et la clé pour transformer cette situation est de se reconnaître soi-même dans la personne que l’on rejette, surtout si cette personne est notre enfant.

 

Il est ainsi essentiel de se faire aider dans ce projet, le temps qu’il faut, parfois très court, par les personnes adaptées, souvent répertoriées par les associations.

Traité en parité par le professionnel, car le parent est aussi une personne, soutenu dans son rôle et à sa place, le père, la mère, pourra alors si besoin est se remettre en question et en mouvement.

 

L’accompagnement des familles adoptantes nécessite ainsi une approche intégrative et bienveillante, difficile et exigeante, ainsi que de s’ouvrir à tous les aspects de la dynamique familiale, même dans ces cas extrêmes où les traumas vécus par nos enfants pourrait faire croire que tout le travail doit se faire avec lui.

 

Bibliographie

 

Marie José Sibille, Adopter sa famille : l’adoption internationale, un exemple d’attachement résilient, BOD, coll. Psychothérapies et vie quotidienne, 2016, première édition.

Actuellement en recherche d’un autre éditeur, le livre n’est plus disponible temporairement que sur demande à l’auteure, ou à l’occasion de conférences, sauf exemplaires restant dans certaines librairies. www.facebook.com/adoptersafamille

 

 

Marie José Sibille, Juste un mauvais moment à passer, BOD, 2017. Recueil de nouvelles noires sur les psychotraumatismes accompagnées de ressources pour les familles, les thérapeutes, les éducateurs, les adolescents.

 

À paraître en 2018 : Accompagner les familles dans l’adoption : 10 erreurs à ne pas commettre, 10 approches à privilégier, 10 histoires pour bien comprendre.

 

 

 

Blog : « Une psy … cause » : www.sibillemariejose.com

 

 

[1] Je travaille, quant à moi, en EMDR, analyse psycho-organique et art-thérapie mais la priorité est la qualité de la relation entre le thérapeute et la famille accompagnée, ce que l’on nomme l’alliance thérapeutique, le sentiment d’être entendu, respecté sans jugement et considéré en parité. Et contrairement à ce que pourrait faire croire un certain discours banalisant ces compétences, c'est très loin d'être simple !

Une famille ... multicolore !

Une famille ... multicolore !

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AU REVOIR LA-HAUT

par Marie-José Sibille

publié dans Des livres profonds ... comme une psychothérapie !

Au revoir là-haut


Un livre incontournable sur la guerre de 14/18 et sur les Gueules cassées …
Mais pas que…

 

J’ai créé la catégorie de mon blog « Des livres aussi profonds qu’une psychothérapie » pour des livres exactement comme celui-là. 
Pour rentrer dans cette petite catégorie, ils doivent répondre à différents critères :

  • Chaque mot (ou presque) est habité d’émotion et de corps. 
  • Le plaisir de lire est intense, de même que l’envie de fuir tellement la portée dramatique, voire tragique, est grande.
  • Sa lecture peut nous transformer. Et la transformation vient de trois choses : 
    • l’implication profonde, corps, émotion et esprit, dans cette lecture qui devient processus intime,  en lien avec le processus intime d’écriture de l’auteur.
    • l’ouverture sur des univers inconnus, sur un ailleurs, sur des autres, voire sur un tout autre. 
    • Le sentiment de se grandir en lisant, de « mettre l’âme sur la pointe des pieds », pour voir comment c’est « là-haut », ou au moins un peu plus haut.

Je date un peu, car ce livre a eu le Goncourt 2013. Le film éponyme de cette année me l’a mis entre les mains. En 2014, c’était « Pas pleurer » de Lydia Salvayre, sur lequel j’ai écrit un article ci-dessous rappelé, et qui répond aussi à ces critères. En 2016, « Chanson douce », que j’ai dévoré mais sans le même effet. Plutôt de la sororité. J’ai trouvé que ça ressemblait beaucoup à mon recueil de nouvelles … le prix Goncourt en plus !  Il y avait de la reconnaissance, de l’effet miroir, très agréable, mais pas de transformation. Tous les Goncourt ne sont donc pas concernés. « La carte et le territoire », Houellebecq 2010, très efficacement écrit, m’a fait vomir (certes c’est une transformation …), et je n’ai pas dépassé les deux premières pages d’« Alabama Song » (2007). 

Pour en revenir à « Au revoir là-haut », si il vous reste un cadeau de Noël à faire à un lecteur ou une lectrice, exigeant.e quand même, c’est long et dense, n’hésitez pas.
Il y a du Balzac, La comédie humaine, du Hugo, Les misérables, du Zola, Les Rougon Maquart dans ce livre. 
Il y a le désespoir du Père Goriot, l’asservissement d’Esmeralda,  la violence de Germinal. 
Mais surtout, comme dans certains passages de ces auteurs, on se rend compte que les personnages décrits n’ont malheureusement pas pris une ride. 
Ce sont les mêmes qui organisaient et profitaient de la guerre de 14/18, ce sont les mêmes qui méprisaient « la France d’en-bas » de manière éhontée, en l’envoyant se faire « casser la gueule » au sens littéral du terme, ce sont les mêmes qui mettaient leurs grasses mains sous les jupes de leurs secrétaires ou de leurs « boniches ». 
Ils ont perdu quelques kilos, image médiatique oblige, ils ont un Iphone et plus un petit carnet noir avec stylo plume de marque, mais le regard condescendant et méprisant est le même, l’auto-satisfaction bedonnante, même avec des abdos en béton, est la même.
Ils sont habillés d’aujourd’hui mais ils datent d’hier et d’avant-hier. 
Mon Dieu, quand vont-ils disparaître ?

Je les ai revus encore hier sur une vidéo de l’Assemblée Nationale, quittant un discours qui ne leur convenait pas, le sourire en coin, le mépris dégoulinant de la racine de leurs cheveux jusqu’au bout de leurs godasses bien cirées. 
J’ai fait un exercice volontaire d’empathie. J’ai visualisé le petit garçon innocent qu’ils ont sûrement été un jour car oui, c’est surtout d’hommes de sexe masculin que cela parle. J’ai vu le petit garçon n’arrivant jamais à satisfaire un père lui aussi passé par là, le petit garçon élevé dans le luxe mais aussi dans des pensionnats pour chevaux de course, le petit garçon à qui on demande d’avoir 21 sur 20 en maths mais de surtout pas exprimer un besoin d’affection ou d’attention, à part en mettant sa petite menotte sous la jupe de la nounou, et j’ai pu ressentir une minute de compassion. 
Mais tant de dégâts pour qu’ils se sentent enfin exister.


Dans « Au revoir là-haut », il y a des salauds et des victimes, mais pas que.
Il y a des hommes plus complexes. Je ne vous les décrirai pas pour ne pas vous spolier le suspens, ce serait criminel !
Il y a la guerre de 14/18 mais pas que.
Il y a toutes les guerres.
Il y a beaucoup d’hommes mais pas que.
Il ya quelques femmes qui s’en sortent, et toutes ne sont pas des saintes. 
Mais toutes subissent la loi des mâles.


« Au revoir là-haut », ce sont les derniers mots écrits par Jean Blanchard à son épouse, le 4 décembre 1914, on peut imaginer dans quel contexte.
« Au revoir là-haut », cette expression m’a accompagnée pendant toute la lecture. Parfois dans le sens d'origine. Souvent comme une métaphore - confirmée ensuite par la biographie de l'auteur - une métaphore de « La France d’En-Haut » qui continue à s’éloigner de la « France d’En-Bas ». Là-haut ça peut être une vraie hauteur intérieure ou une hauteur factice, un jeu de cubes, qui au minimum à la mort s’écroule comme un château de cartes.
« Au revoir là-haut » pourrions-nous dire à ces gens qui continuent à détruire la planète pour s’en mettre plein les poches, ou tout simplement ceux et celles qui, inconscient.es, continuent à proposer aux pauvres de manger de la brioche puisqu’ils n’ont plus de pain. 
« Au-revoir là-haut » pourrions-nous dire aux grands discours désespérément coupés des émotions et du corps, donc de la concrétisation. 
Surtout reste bien au chaud dans ta tête, surtout évite d’aller voir plus bas, tu prendrais peur. 
Autant vous dire que je ne fais pas que l’observer, car l’aspiration consumériste de notre société nécessite une résistance quotidienne surtout avec des enfants ados nous empêchant de nous réfugier dans une grotte, surtout en périodes « de fêtes », et j'ai bien conscience du décalage entre la tête et le corps.
Mais je ne ressens plus cette conscience comme de la culpabilité, plutôt, c'est une autre vertu possible de la lecture, comme l’aiguillon pour ne pas oublier. Ce livre qui parle d’aujourd’hui en rappelant un hier monstrueux fait partie de ces aiguillons. 

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