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L’estime de soi

par SIBILLE MARIE-JOSE

publié dans La psychothérapie - de quoi ça parle

 

 

La culture et la pratique psychothérapeutiques nous permettent d’accéder à ce que je nommerais « l’  intelligence de l’intime », qui loin d’être entièrement innée, doit se nourrir et s’élargir tout au long de la vie.
Bien sûr la souffrance est un bon révélateur d’une difficulté dans cette dimension de l’être, et c’est ainsi que la psychothérapie a toute sa place, peut-être en tant que soin, mais surtout en tant qu’apprentissage de cette intelligence de l’intime. Le psychothérapeute devient alors un accompagnateur de la croissance de l’être, souvent dépassé, en tous cas émerveillé, par les transformations des personnes qu’il accompagne.

Cette forme d’intelligence ne s’apprend pas à l’école, ni même à l’Université. L’analphabétisme relationnel, affectif, émotionnel de nombre de personnes chargées de diplômes ou de réussites sociales est là pour en témoigner. Cette ignorance de l’intime nourrit la violence de nos rapports les uns aux autres. C’est en cela que la psychothérapie indépendante est un domaine qui mérite toute notre attention, voire notre militance. Elle est un des éléments d’une société moins violente, moins destructrice de l’homme et de la nature.

Dans cet univers intérieur, la place de l’estime de soi est centrale car de nombreux sentiments en dépendent : le bonheur, l’impression de se réaliser, la capacité relationnelle affective et sociale pour ne citer que les plus visibles. Et pour continuer le lien avec la vie sociale, les trop hautes ou trop basses estimes de soi sont toutes deux problématiques, car elles font le jeu des dynamiques de pouvoir : la soumission, la résignation, la passivité sociale des uns faisant face à la manipulation, l’emprise et les abus de pouvoir des autres. Nous constatons cela dans les couples, les familles, la vie professionnelle, associative et politique. Et d’ailleurs, ces dynamiques sont parfois inversées en fonction des espaces relationnels concernés. Une femme soumise devant son mari peut se venger en le critiquant devant ses amies, un homme autoritaire dans sa profession peut devenir passif dès qu’il retrouve la mère de ses enfants, et sûrement en partie la sienne, de retour dans son foyer.

En ce qui concerne le couple, il est de toute façon toujours intéressant de voir l’écart qui existe entre l’attitude des partenaires dans la vie intime et celle qu’ils ont dans la vie publique. Plus l’écart de comportement est faible plus on peut supposer, en cas d’attitude positive bien sûr, que le couple va bien.

Les attitudes que nous avons envers nos enfants sont aussi révélatrices. Des parents autoritaires peuvent devenir soumis face aux grands-parents ou aux enseignants, envoyant ainsi un message complexe et dissonant à leurs enfants. Des parents très valorisant en privé peuvent devenir critiques en public, par peur d’être  jugés trop admiratifs de leur progéniture. Là encore, de nombreuses configurations nous permettent de mesurer la véritable estime de soi de la personne.

Dans tous les cas, même les plus basses estimes de soi présentent un bastion auxquelles les personnes se rattachent. C’est par exemple la cuisine intouchable de cette mère de famille par ailleurs soumise et effacée, ou les concours de mots croisés de cet employé invisible. Et même les plus hautes estimes de soi présentent des failles : l’intolérance à la critique de tel homme politique, ou le défaut physique honnis de telle star des médias.

C’est ainsi que nous pouvons voir le jeu d’apparences et de miroirs que reflète ce concept.

DEFINITION

Aujourd’hui, je définirai l’estime de soi comme le sentiment profond que l’on a de soi-même, de sa valeur, de sa légitimité à recevoir amour et reconnaissance en juste relation avec l’expression de nos sentiments et de nos compétences.

Ce sentiment se construit par l’accumulation des images que nous ont renvoyé de nous-mêmes les « autres-miroirs », et ce dès avant notre naissance. L’estime de soi est donc avant tout une histoire de lien.

C’est aussi l’accumulation des phrases sur nous, valorisantes ou dévalorisantes, que nous avons enregistrées comme un magnétophone, et que nous nous repassons en boucle, sans même nous en rendre compte, avant de faire ce travail intérieur. « Tu es nul, bonne à rien, méchant, sotte, c’est de ta faute, tu ne réussiras jamais sans moi, si tu n’étais pas né(e) j’aurais pu … » ; et aussi « le monde est cruel, tu n’est pas assez fort, ta sœur est intelligente et toi tu réussiras dans le sport, heureusement que tu es belle parce qu’avec l’intelligence que tu as … ». Ces phrases répétées suffisamment de fois modèlent l’enfant comme le ciseau à bois d’un sculpteur. De même d’ailleurs que les phrases valorisantes. Heureusement les bois n’ont pas tous la même résistance, et nous ne sommes pas tous faits du même … ! Et puis vient le temps ou nous pouvons nous resculpter nous-mêmes si nous le désirons.

Aujourd’hui, si un décalage trop important existe entre mon sentiment de moi-même et le « feed-back », c’est-à-dire les retours des autres-miroirs, un décalage dans un sens ou dans l’autre, je peux dire que j’ai une problématique dans l’estime de moi. Ce décalage se manifeste par une préoccupation pouvant devenir envahissante de ce que les autres, ou certains autres, pensent de moi. Cette problématique que j’ai aussi développée dans l’article et la conférence sur la Peur de l’autre, peut aller jusqu’au retrait total de la vie sociale, pour protéger une fausse indifférence, ou jusqu’à la quête permanente et systématique du pouvoir et de l’emprise qui me permettront de paraître maîtriser cette angoisse.

LA CONSTRUCTION DE L’ESTIME DE SOI

Plutôt qu’estime de Soi, nous pourrions parler d’estime du moi. On peut se représenter le moi comme une maison habitée par le Soi, le Sujet qui peut dire « je ». En psychothérapie, l’absence de « je », la multiplication des phrases commençant pas « on » et  même par « tu » adressé à soi-même, montre que nous n’habitons pas notre maison. Elle est louée ou squattée par les autres.

Ma maison est-elle suffisamment solide, ouverte, agréable à vivre pour moi et les autres ? Dans ce cas j’ai une estime de soi suffisamment bonne. Ou alors ma maison est-elle une prison, une caserne, une école, une cachette, un hôpital ou une auberge espagnole ?

Deux éléments fondamentaux m’ont permis de construire ma maison :

-          Les fondations : Nous trouvons bien sûr ici la famille d’origine, les parents, la fratrie. Ils nous ont aussi influencé concernant le style de la maison, le nombre de pièces et la décoration. C’est tout ce que j’ai développé dans un autre article sur l’attachement et ses troubles. En cas d’attachement suffisamment bon,  j’ai pu intérioriser un sentiment de sécurité interne et relationnel, ainsi qu’un regard bienveillant sur moi-même, ma croissance, et également ma liberté d’être.

-          Les ouvertures, les voies d’accès, l’isolation : Nous allons trouver ici l’influence de l’école, qui a longtemps été sous-évaluée en psychothérapie. Et pourtant nous y sommes confrontés souvent à la problématique du rejet, de la difficulté de l’expression de soi dans sa liberté et sa différence face à une grande pression de conformité. Les blessures de l’école, puis des études et de la vie socioprofessionnelle, même si elles interviennent dans un deuxième temps, n’en sont pas moins douloureuses. Et les outils pour les confronter devraient être donnés dans la famille. Une famille aimante mais démunie sur un plan social ne pourra léguer qu’une estime de soi déséquilibrée, voire caricaturalement clivée entre l’affectif et le psychosocial.

CE QUI MINE ET DETRUIT LA MAISON

·         D’abord et avant tout les relations toxiques en particulier dans l’enfance, quand nous sommes très malléables aux regards et aux paroles sur nous, ainsi qu’au rejet, jusqu’à ce que nous finissions par les intérioriser. Elles sont comme des termites qui ruinent la maison de l’intérieur, souvent de manière invisible. Voici quelques exemples déjà donnés dans « La peur de l’autre » :

o        la moquerie, le mépris, les racismes et ostracismes.

o        ne pas savoir contenir un secret, une information hors cadre (ex : des groupes de parole ou de thérapie, des équipes de travail, de la famille et en particulier les secrets confiés par nos enfants), d’où rumeurs et nuisances pour la personne, et surtout attaque de son estime d’elle-même.

o        la culpabilisation quand on ne peut pas soi-même assumer ses besoins et réaliser ses désirs (ex du parent qui dira à son enfant : c’est parce que tu es né que je n’ai pas …).

o        agression ou démolition de la personne qui réalise ce que j’aimerais réaliser.

o        jugement, infantilisation face à l’expression d’une émotion, d’un doute, d’une vulnérabilité (souvent le fait de personnes psychorigides qui nient leurs propres failles).

o        le non contrôle des pulsions sadiques (en particulier chez les personnes détenant un pouvoir ou une autorité mais manquant de compétences intimes et relationnelles), la jouissance de la vulnérabilité de l’autre, le non contrôle des émotions paroxystiques qui peuvent effrayer, terrifier les autres, en particulier la colère.

·         Les intempéries, à savoir les traumatismes et les accidents de la vie, en particulier ceux qui affectent aussi le corps, comme certaines maladies longtemps cachées comme des fautes, ou certains handicaps.

·         Le non renouvellement : Ne pas savoir remettre en question, rénover voire déménager, changer de voisinage quand cela s’avère nécessaire, par manque de sécurité intérieure. Cela commence par les vieux habits que l’on ne veut pas jeter ou donner, la difficulté à transmettre et donc à évoluer.

·         L’usure : Les bonnes résolutions que l’on ne tient pas, en particulier celles, plus visibles, concernant le corps et ses habitudes (sport, nourriture, entretien de soi) ou ses addictions (alcool, tabac, drogues, médicaments, télévision …). Mais l’usure vient aussi de ces relations qui nous ramènent en arrière, où l’on se retrouve enfant soumis ou adolescent rebelle, ces os relationnels que l’on n’arrive pas à changer.

·         L’ignorance : le refus d’aller vers certaines pièces condamnées, la chambre de l’enfant que l’on a été, la cave de nos peurs et dénis, le grenier de nos secrets de famille, … Mais aussi le refus d’aller vers l’inconnu, de sortir de sa maison pour aller vraiment vers l’autre, la peur du monstre qui me fait me réfugier entre les quatre murs de mon bastion.

 

L’ESTIME DE SOI SUFFISAMMENT BONNE

Le moi ayant une estime suffisamment bonne possède avant tout des qualités de complexité et de plasticité, c’est en ce sens que je parlais de compétence intime, c’est-à-dire d’une véritable intelligence de soi (je rappelle que intelligence signifie : ce qui relie, c’est à nouveau l’art du lien et de la juste distance).

Elle va s’appuyer sur :

-          L’acceptation de soi : C’est l’art de poser un regard bienveillant, je n’ai pas dit complaisant, sur soi et ses imperfections, la capacité de non-jugement.

-          La connaissance de soi : C’est la possibilité de changer le regard sur soi en faisant le tri des regards et jugements intériorisés à ce jour. Mais c’est aussi explorer tous les mondes intérieurs, les émotions, les sensations, les représentations, les rêves.

-          La réalisation et l’affirmation de soi : Ouvrir le regard sur les autres possibles, sur le monde, exprimer sa créativité dans toutes ses dimensions, exprimer ses sentiments, parler depuis soi plutôt que de parler sur l’autre.

-          Une dynamique de changement et d’évolution : Rester dans le vivant, trouver les leviers de changement, les pièces les plus faciles à transformer.

Ces différents niveaux de l’intelligence de soi peuvent aussi être vécues comme des étapes dans un processus de changement comme celui que l’on recherche en faisant une psychothérapie. Décider un jour qu’il y a des objets, des comportements, des situations, peut-être même des personnes, mais laissons cela pour la fin, dont je ne veux plus dans ma maison.

Ainsi le moi, fermement établi sur une estime de soi suffisamment bonne, dégagé autant que possible du souci de son reflet dans le regard de l’autre, que ce miroir provoque peur ou contentement, mais aussi libéré de tout besoin d’emprise ou d’influence, peut s’ouvrir pour accueillir cet autre en toute liberté. Cet autre humain, mais également cet autre du monde, et ce tout autre qui nous entoure. Est-ce ce sentiment aussi profond que léger comme une plume que l’on peut nommer contemplation, compassion, communion ? Ou encore liberté, créativité, humour ? Je vous laisse choisir votre propre terme.

Marie-José SIBILLE

mariejose.sibille@gmail.com

Lasseube, le 25/09/2008, publié dans « Spirale ». Modifié le 02/07/2009 pour le Blog.

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La victime est-elle malade?

par SIBILLE MARIE-JOSE

publié dans La psychothérapie - de quoi ça parle

 

Psychotraumatologie et psychopathologie, le risque du mélange[1]

 

Dans le grand débat des psys, la question de la psychopathologie semble être un nœud de controverse où se croisent et s’affrontent toutes les voix. La question de la définition de leur champ d’action se pose ainsi clairement pour les psychothérapeutes, en les invitant à se différencier du développement personnel d’une part, et de celui de la psychiatrie d’autre part. Parfois le choc des théories ou, à l’autre bout, des méthodes,  paraît prendre la place de ce qui devrait être notre principal objectif : définir notre métier, en évitant de se perdre dans la multitude des styles et des outils, des écoles et des maîtres.

C’est comme cela que ce débat nous amène à sortir de nous-mêmes, pour dire, définir et différencier.

La peur ou le déni des émotions intenses est une caractéristique encore trop fréquente chez certains psys ; et c’est un des endroits où les psychothérapeutes, dans la mesure où ils ont fait ce travail de traversée de leur propre souffrance, ont le plus à apporter. Le diagnostic en psychopathologie, s’il garde toute son utilité dans certains cas, sert trop souvent de bouclier contre cette peur.

Ceci est particulièrement évident dans la confusion fréquente faite entre la pathologie mentale et les conséquences d’un traumatisme.

C’est-à-dire entre une maladie et une blessure de guerre.

Une jeune fille violée à quatorze ans est cataloguée cinq ans après borderline, parce qu’elle abuse des conduites à risques et des substances toxiques tout en présentant des troubles de l’estime de soi ; une femme harcelée sur son lieu de travail est qualifiée de bipolaire ; un autre, cadre débauché de son poste après 25 ans de bons et loyaux services, dépressif, tel autre obsessionnel, voire paranoïaque, car il revisite en boucle l’agression subie. Une jeune adolescente victime d’abus sexuels de la part d’un prof est mise sous anti-dépresseurs, alors que sont maintenant connus les conséquences possibles de ces médicaments sur des personnes aussi jeunes, dans le déclenchement des passages à l’acte, en particulier suicidaires.

Tant d’un point de vue clinique que réflexif et théorique, j’en suis venue à me dire qu’accueillir les traumatismes et se centrer sur eux au lieu de chercher systématiquement des causes de celui-ci dans les carences affectives de l’enfance, reviendrait à vider largement les hôpitaux psychiatriques, voire les prisons, et à faire baisser considérablement le niveau surélevé de consommation de psychotropes dans notre pays. Je ne parle pas ici des traumatismes répertoriés comme tels et clairement isolés comme les agressions, les cyclones et autres tsunamis ou les accidents de voiture, mais des traumas où une chape de doute sur son éventuelle responsabilité colle aux basques de la victime y compris dans le discours des psys : viol, harcèlement moral, violences familiales.

Pour reprendre une définition communément répandue du traumatisme, il s’agit d’une blessure, j’insiste sur ce terme, d’une blessure psychique qui nous met en contact de manière prématurée et inadaptée avec l’irreprésentable de la mort. Ce contact va s’incruster, prendre une place dans la vie du sujet qui devient, le temps passant, disproportionnée par rapport aux autres aspects, vivants et créatifs, de l’existence de cette personne. Ainsi le trauma capte l’énergie vitale tel un vampire et peut être à l’origine de nombreuses somatisations et maladies, y compris mentales, mais qui n’en sont que les conséquences, le symptôme, la partie visible de la blessure, le cri audible.

On dispose maintenant de protocoles et de méthodes spécifiques pour être plus efficaces avec les traumatismes, comme par exemple l’EMDR ou l’EFT. Mais avant tout il y a une manière d’accueillir la personne traumatisée, surtout, comme c’est souvent le cas dans nos locaux, quand le traumatisme a eu lieu il y a longtemps, et encore plus quand il est associé à des carences affectives précoces. Les méthodes et les protocoles sont comme des barques qui nous permettent de traverser en sécurité le fleuve de la souffrance et de passer, enfin, sur l’autre rive. Mais la conduite du batelier reste fondamentale. Comme dans le mythe de Charon, il doit avoir lui-même fait l’expérience de cette confrontation pour pouvoir accepter l’obole de la personne qui se confie à lui. Et savoir passer du canoë au catamaran, c’est-à-dire se situer dans une optique transméthodologique, en fonction des besoins de la personne blessée.

Pour cela, il importe de considérer la psychothérapie autrement qu’à travers les grilles classiques où elle servirait à stabiliser les prépsychotiques, cadrer les borderline, décoincer les névrosés, mais, encore et toujours, comme un lieu où enfin la personne blessée peut déposer son traumatisme afin qu’il soit d’abord accueilli, puis si possible soigné, pour devenir source de vie et de maturité, là où il était cause de repli défensif et de souffrance indicible.

Et aussi, que les blessés de cette guerre de mille ans nommée maltraitance[2], arrêtent de se considérer comme malades.

 

 

Marie-José Sibille

 



[1] Reprise et remaniement d’un article que j’ai publié en 2005 dans le journal Réel.

[2] A noter que le concept de « bientraitance » est un concept psychosociologique et psychoéducatif très récent (quelques années seulement !) qui est, en résumé, non pas le contraire de la maltraitance, ni l’accès à une quelconque normalité éducative ou postéducative, mais un ensemble de conduites humaines et de conditions environnementales qui permet la croissance harmonieuse de l’individu depuis sa naissance jusqu’à sa mort.

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