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La Part du Lion (2)

par Marie-José SIBILLE

publié dans La psychothérapie - de quoi ça parle

 

Traumas et traumatismes dans la construction du soi :

La juste attribution des responsabilités.

 

Les thérapeutes ont ceci de commun avec les parents, que la meilleure chose qu’il puisse nous arriver après en avoir eu de « suffisamment bons », est de les quitter… suffisamment vite. Je parle bien sûr du lien de dépendance. Ce lien de dépendance, indispensable dans tout processus de croissance ou de guérison, perdure tant que le traumatisme que j’ai subi reste plus grand que moi. Telle l’antilope sous la patte du lion je n’ai tout simplement pas la force et la ressource de m’en dégager tout seul. Pendant ce temps là, mieux vaut souvent être dépendant d’une personne que d’une substance, bien que certaines personnes soient plus toxiques que l’alcool ou la drogue. Si vous vous rappelez l’histoire de Céline[1], il est probable qu’elle rencontrera nombre de faux prophètes dans son parcours, puisqu’elle a appris très jeune que ce qu’elle ressentait n’était pas la réalité.  

 

Entendons maintenant celle de Cyrille : ce que je peux dire de plus précis concernant cet homme encore jeune quand je le rencontre, c’est qu’il est absent. L’expression « se fondre dans les murs » semble avoir été créée pour lui. Il se tait bien sûr, murmure une vague réponse en tournant très vite le regard, puis le dos, quand quelqu’un le remarque assez pour lui poser une question ou simplement lui dire bonjour. Rencontrer son regard est impossible, ou plutôt serait possible, car Cyrille est fragile, mais d’une trop grande violence. Un espace thérapeutique peu intrusif lui permet de commencer à raconter son histoire. Et ce qui interroge le thérapeute dans son histoire, c’est son infinie banalité. Une telle absence d’évènement fait écho, comme le silence trop assourdissant d’un champ de bataille après la guerre, du moins est-ce comme cela que je l’imagine. Et telle d’ailleurs se relèvera être la réalité de l’enfance de Cyrille : il est né après une guerre terrible, innommée, non répertoriée dans les livres d’histoire de la famille, guerre dont il ne saura rien pendant de très longues années. Privé de la mémoire familiale par des parents voulant l’en protéger, il se retrouve à finalement compter les morts, l’absence de liens avec les grand-parents par exemple, en s’interrogeant sans cesse : qu’ai-je fait pour que le monde autour de moi soit aussi vide ? Est-ce moi la bombe atomique qui ai tout détruit à mon arrivée ? Alors je me tais, je me cache, je fais le moins de bruit possible, en espérant que d’autres sauront réparer les dégâts.

Champ de bataille

 

Un enfant ne peut pas comprendre, ne sait pas, que la souffrance du monde ne vient pas de lui. Il découvre le monde en même temps qu’il se découvre. Mieux : il incorpore le monde autour de lui pour construire son cerveau.

 

Il est miroir du monde.

 

Longtemps, longtemps il sera ce miroir avant de pouvoir passer de l’autre côté, du côté de ceux qui créent les images.

 

Nous pensons protéger l’enfant en lui taisant les secrets dont nous avons honte. Nous faisons alors le choix de lui en faire porter le poids sans lui en donner la clé. Il devra traîner de lourdes malles d’un grenier à l’autre des maisons qu’il habite, sans jamais pouvoir découvrir leur contenu. Peut-être choisira-t-il la rupture, l’amnésie, avec toutes les conséquences que cela peut avoir, par exemple sur ses processus d’apprentissage. En effet, puisqu’il y a des choses essentielles que je dois oublier, alors je vais tout oublier. Et nous trouvons des enfants et des jeunes, non seulement sans mémoire familiale, mais aussi en grande difficulté pour mobiliser leur mémoire sur les apprentissages culturels indispensables. D’autres au contraire, c’est le cas de Cyrille, ne peuvent quitter la maison familiale tant ils pensent être la cause du désastre. Et ils restent à rôder autour de leurs parents vieillissants, en espérant comprendre avant qu’ils ne disparaissent. Les secrets de famille peuvent avoir des effets totalement comparables au traumatisme. Ils sont d’ailleurs la conséquence de traumatismes passés, vécus par les parents, ou certains ancêtres pas trop éloignés.

 

Je sais votre curiosité : quel était donc le secret des parents de Cyrille ? Peu importe au fond. Il n’est pas forcément utile de dire à l’enfant le contenu d’un secret qui ne le concerne en rien. Juste lui dire qu’il y a quelque chose de difficile que nous avons vécu en tant que parents, que peut-être il peut sentir par certaines de nos attitudes, mais que pour l’instant nous ne pensons pas qu’il est bon pour lui de lui en parler. Cela peut être une des nombreuses manières de mettre en mots quelque chose d’un allégement pour l’enfant. J’ai développé dans un autre article[2] comment dans certains cas les malles du grenier ne s’ouvriront jamais, et comme il est important de savoir vivre avec le mystère. Il en est ainsi par exemple de certaines naissances qui resteront à jamais cachées. Faut-il alors que l’enfant passe sa vie à la porte de l’institution qui lui refusera à jamais le droit d’accès à ses origines ? C’est le cas aussi quand les porteurs de mémoire sont morts en emmenant leur secret dans la tombe. Faut-il faire appel aux médiums et à leurs guéridons pour les interroger encore et encore dans l’au-delà de la mort ?

L’humanité a inventé le rituel pour pouvoir faire face aux situations qui n’ont pas de solution, pour répondre quand il n’y a pas de réponse possible. La mort est le meilleur exemple de cette communication interdite, et c’est pour cela que les rituels les plus anciens concernent l’accompagnement des mourants et la séparation d’avec les défunts. L’humanité a aussi inventé l’art pour pouvoir exprimer toutes ces idées confuses, ces sensations obscures, ces émotions fracassantes qui sont trop à l’étroit dans la rationalité du langage, ou alors faut-il que ce soit un langage poétique, métaphorique, artistique.

 

A l’occasion d’un stage de psychothérapie sur les Ancêtres, stage qui utilise fortement les deux dimensions du rituel et de l’expression créatrice en plus des apports de la psychogénéalogie, Cyrille va trouver l’énergie pour fouiller le passé familial. En effet, le groupe le soutient suffisamment pour se risquer à rompre le silence de ses parents, un peu comme une fraternité choisie, lui qui n’a eu ni frère ni sœur. Il pourra enfin procéder à la juste attribution des responsabilités, rendre aux ancêtres et à ses parents ce qui leur appartient, comprendre qu’il n’est en rien coupable d’un crime innommable et inconnu, s’approprier sa vie.

 

Cette étape est essentielle dans un processus thérapeutique qui nous aide à devenir, un jour, plus grand que les traumas que nous avons vécus. La juste attribution des responsabilités, c’est dire qui est le grand et qui est le petit, qui est le fort et qui est le fragile. C’est dire aussi que les forts ne protègent pas toujours les fragiles, et que les grand n’aident pas toujours les petits à grandir. C’est faire un acte de justice, tout en nommant l’injustice de notre humanité commune. C’est une étape indispensable chez la personne traumatisée que de reconnaître son état de victime. En disant cela, je sais aussi le nombre de ceux qui ont du vivre et mourir sans. Si chez l’enfant, la juste attribution des responsabilités et l’accompagnement se font rapidement, nous pouvons imaginer qu’il pourra vite considérer son trauma, pour peu que celui-ci soit relativement contenu dans le temps, comme un accident de la vie, comme une – très douloureuse – chute à bicyclette.

 

Il pourra se relever et passer à autre chose, et même accepter de remonter à bicyclette, d’aimer à nouveau, et de faire confiance, tant la force de vie ne demande qu’à vivre.

 

Il n’aura pas à mettre en place des mécanismes d’évitement et de défense, très couteux en énergie vitale et psychique.

 

L’enfant ne sera pas obligé de se morceler intérieurement, afin d’oublier le traumatisme qu’on ne veut pas lui reconnaître.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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La part du lion (1)

par Marie-José SIBILLE

publié dans La psychothérapie - de quoi ça parle

 

Traumas et traumatismes dans la construction du soi

 

La part du lion, c’est cette part de soi, démesurée, que nous devons laisser  dans la gueule des prédateurs pour gagner le droit à l’existence, quand nous sommes victimes de traumas dans l’enfance.

Mais c’est aussi la part de soi, démesurée, que nous consacrons à contenir cette blessure, cet abîme. C’est cette part de soi qui, si nous pouvons nous la réapproprier, devient source d’autant de créativité qu’elle a été vectrice de souffrance.

Sentez-vous la morsure du lion ? Imaginez la déchirure,  les crocs avides qui lion_012.jpgvous fouaillent le ventre ou le cœur. Rien ne vient ? Vous faites partie des bienheureux qui ne vivent pas dans la savane. Peut-être alors la part de la panthère noire, ou celle de l’aigle, ou celle de l’ours polaire, vous conviendra mieux. Voir même celle de la fouine, si petite à côté du lion, mais qui peut détruire un poulailler à elle toute seule. Je ne crois pas aux vies sans blessures, mais je crois aux fauves en cage. Le déni, l’amnésie protectrice, la réécriture de l’histoire, le silence, autant de barreaux qui tiennent le fauve enfermé. Mais il est là, toujours avide, toujours sauvage, de plus en plus enragé.

Dévoiler ces blessures du psychisme que sont les traumatismes peut alors sembler aussi suicidaire que d’ouvrir la cage aux fauves. Ils sont nombreux ceux qui prônent le silence et l’oubli, ceux qui pensent qu’il vaut mieux taire les secrets, nier la souffrance, faire comme si. Ils sont nombreux ceux qui détournent le regard, changent de sujet de conversation, évoquent la pluie et le beau temps, ceux qui sourient pour ne pas pleurer, ceux qui se mettent en colère pour ne pas entendre. Ils sont nombreux les impuissants, les fatalistes, les anciennes victimes qui ont tout donné au lion. Et leurs arguments peuvent s’entendre. Les images insoutenables, les émotions brutales, les sensations paralysantes risquent de s’engouffrer par la porte ouverte, avides de liberté, de destruction ; d’autant plus affamées qu’elles auront été longtemps enfermées. C’est la force du traumatisme, le temps ne l’apaise pas, il peut revenir à l’identique quel que soit le moment. Car parfois la porte de la cage s’ouvre toute seule, hors de notre contrôle, à cause de l’âge, d’une maladie qui fragilise, d’un décès qui confronte à la fin, d’un évènement qui fait écho, d’une rencontre qui stimule des images oubliées.

Nous pouvons donc entendre de ces gardiens du temple, de ces taiseurs de secrets, que le travail thérapeutique avec les traumatismes demande de la prudence.

Le poison mortel et le médicament qui sauve sont extraits de la même plante ; de même la résilience - transformation positive du traumatisme en force de vie et de création - est en permanent contact avec la retraumatisation.

Le travail avec le trauma est un travail « borderline », un travail à la frontière, qui nécessite tout ce que nécessite le passage des frontières quand on est exilé : des passeurs qui ne soient pas des escrocs, ni des gendarmes, des interprètes ouverts aux différents langages, une monture solide et sécurisante, des compagnons de voyage attentifs et aimants, des ressources pour tenir dans la nuit, le froid, la solitude. L’espérance d’un passage, d’une intégration, d’une réappropriation de soi, est alors possible. D’autres passeront d’ailleurs sans tous ces soutiens, seuls, en rampant sous les barbelés, ou au contraire en abandonnant toutes leurs ressources entre des mains avides, mais ils passeront.  

 

« Chevaucher le tigre » plutôt que de se laisser dévorer par lui est toujours possible.

Le dresseur de fauves oppose la violence à la violence, au risque de finir dans la gueule du lion, à moins qu'il ne reste dans une relation figée avec l’animal, deux statues face à face, comme dans le mythe de Méduse. Un geste de faiblesse de sa part, et la bête lui sautera dessus, ou le transformera en pierre à jamais. Alors je pense plus à cette part de nous qui sait parler aux animaux, même aux bêtes les plus féroces. L’apprivoisement, la création de liens, n’est pas le dressage. Dans le cas du trauma, le dressage peut se faire à coups de mécanismes défensifs, parfois confondus avec la résilience quand ils sont suffisamment brillants ; il peut se faire aussi à coups de médicaments, ou de contrainte sociale quand le lion, déchainé, a pris toute la place dans l’individu.

Certaines thérapies au contraire, nous apprennent à apprivoiser le traumatisme, à en faire un allié, un ami, une source de créativité.

C’est la résilience du vivant, qui n’est plus celle du survivant.

L’apprivoisement n’est pas la domestication, ni  l’asservissement ; l’animal apprivoisé  garde la liberté du « sauvage », la force vive qui devient source de créativité.

Du sang de Méduse peut alors naître Pégase, le cheval ailé.

Le trauma devient  ainsi un accélérateur de croissance.

Céline est une petite fille de 7 ans, victime d’un pédophile sur le chemin de l’école. Elle n’a pas été violée, mais ne peut maintenant plus rien dire sur ce qu’il s’est passé, à part que le monsieur avait un chien loup, et qu’il l’a amenée dans la forêt qui borde le chemin. Pourtant, sur le moment, Céline est retournée bouleversée à la maison et a parlé à ses parents, qui l’ont crue. Quand le papa a amené sa petite fille au commissariat pour porter plainte, le gentil monsieur souriant dans son bel uniforme ne l’a pas crue, lui. Il a expliqué au papa que souvent les petites filles inventent des histoires pour se faire peur, le soir, dans leur lit. Il y a encore peu d’années, il n’était pas fréquent que de telles histoires soient entendues et reconnues comme autre chose que des fantasmes ou des élucubrations enfantines. Alors le papa, qui accordait beaucoup de crédit aux messieurs plus âgés qui portent des uniformes, n’en a plus parlé, et la petite fille non plus. Et la maman a pensé que si les hommes avaient décidé comme ça, c’est que tout allait bien.

Comme ce n’était plus possible d’en parler, mais qu’il fallait bien qu’elle en fasse quelque chose, la petite fille a fait ceci : d’abord elle a mis un grand blanc sur la suite du film, elle a juste gardé l’image du gentil monsieur et du chien-loup, qui voulaient s’amuser avec elle ; ensuite elle a construit un monde où elle était une petite fille mauvaise et coupable d’imaginer des choses méchantes sur les autres, ces autres qui sont si gentils ; enfin elle a décidé que ce qu’elle voyait, ou pensait, ou ressentait, en plus d’être méchant et injuste, était faux, et qu’il valait mieux faire confiance à quelqu’un d’autre pour lui expliquer la vie, ce qu’il faut voir, et comment il faut le comprendre.

Cet évènement aurait pu être un simple accident dans la vie de Céline, douloureux, intrusif, mais un accident. Comme il n’a pas été correctement pris en charge par les adultes, il a eu des séquelles immédiates : il a transformé la vision du monde, l’estime de soi, et la confiance en la vie et en l’autre de Céline. Ces séquelles ont porté des fruits pendant de longues années, elles ont eu des conséquences sur les choix affectifs et sociaux de Céline, sur sa vie amoureuse et professionnelle. Comme elle n’arrivait pas à sortir de l’impasse, le trauma s’est reproduit de multiples fois, car elle retombait sur des personnes qui abusaient d’elle, et elle leur faisait confiance pour lui dire que ce n’était pas cela qui se passait, qu’elle était la méchante ou qu’elle interprétait tout mal.

Il y a eu des aspects résilients aussi dans sa vie. Elle s’est battue pour protéger les plus fragiles, elle a étudié beaucoup pour percer le mystère de ce qui était vrai et de ce qui était faux. D’autres parts d’elle-même ont pu vivre, n’ont pas été étouffées, et elle a développé de nombreuses compétences. Mais à l’occasion d’un deuil trop brutal, le lion affamé est sorti de sa cage. La dépression brutale qu’elle a du affronter, comprise comme une conséquence du deuil qui ne se faisait pas, était aussi l’occasion de faire face à ce trauma du passé. Elle a été très loin dans l’autodestruction avant de décider de ne pas laisser toute la part au lion, qu’elle avait le droit de vivre aussi, pas seulement de survivre.

Le contexte aurait pu être différent tout en étant aussi perturbant. Par exemple si Céline avait 7 ans aujourd’hui, et rencontrait le même monsieur avec le même chien loup sur le chemin de l’école, elle pourrait rencontrer des adultes accordant cette fois-ci trop d’importance à l’évènement, ou plus exactement  une importance inappropriée ; Céline pourrait être entourée de personnes proches qui dramatiseraient l’évènement à outrance par un processus d’identification projective, c’est-à-dire en utilisant l’enfant pour exprimer leurs propres émotions oubliées. Ces personnes pourraient trop socialiser l’évènement au lieu de le taire, le surexposer au lieu de l’enterrer, en parler à tout le monde … peut-être même sur Facebook ou dans une émission de téléréalité ! Céline pourrait se sentir obligée d’en rajouter, de déformer la réalité de la même façon que dans le premier cas, mais dans l’aspect inverse, toujours pour plaire aux grandes personnes et ne pas déranger. Les conséquences seraient différentes, surement pas moins difficiles.

La manière de travailler avec un trauma interroge beaucoup la limite entre l’intime et le social. L’intrusion pleine de bonne volonté peut être aussi violente que le déni.

Alors que faire ?

Le travail avec le traumatisme est un travail d’équilibriste; à un moment il devient inhérent au thérapeute,  qui va pouvoir doser le « ni trop, ni trop peu », en lien avec sa propre frontière, en accord avec les rugissements ou les ronronnements de son propre lion, celui qu’il a – peut-être – réussi à apprivoiser.

 

 

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