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L'adoptabilité du côté des parents

par Marie-José Sibille

publié dans On peut choisir sa famille , Le métier de Psychothérapeute , Adopter sa famille , Adoption

L’adoptabilité des parents

 

ARTICLE PUBLIE DANS 

"Adoptabilités, la question du projet de l'enfant", sous la direction de Bertrand Morin,

Enfance et Familles d'adoption 2017

Disponible au secrétariat d'EFA, bons de commande en ligne et par courrier ci-dessous

 

ARGUMENT :

 

Dès la procédure d'agrément, les professionnels cherchent les signes indiquant que le ou les parents auront les dispositions nécessaires pour accueillir un enfant par adoption. Le projet de filiation - lorsqu'il est mené en couple - demandera des qualités particulières. Au niveau de chaque adoptant, l'arrivée d'un enfant met au jour des blessures, parfois cachées, ou des expériences qu'il conviendra d'apprivoiser pour qu'elles n'interfèrent pas dans les relations familiales. Différentes formes d'accompagnement du couple ou de la famille pourront alors être nécessaires.

L'auteure consulte et forme en Psychothérapie de l'attachement et des émotions. Elle pratique aussi l'EMDR pour les psychotraumatismes, ainsi que la thérapie familiale. Mais, en particulier dans l'accompagnement des familles "différentes", la priorité est la qualité de la relation entre le thérapeute et la famille accompagnée, ce que l’on nomme l’alliance thérapeutique, le sentiment d’être entendu, respecté sans jugement ni idéologie, et considéré en parité.

 

La procédure d’agrément

 

Les procédures d’agrément et de suivi sont une opportunité de faire barrage à un certain nombre de problèmes en amont, mais ces procédures ne peuvent pas répondre à toutes les difficultés, et elles ont besoin d’être réinterrogées en permanence, comme toutes les procédures institutionnelles touchant à l’enfance et plus largement aux dynamiques psychoaffectives. Combien de parents biologiques toxiques, incompétents, malades de leur propre enfance et non étayés socialement passent un examen tel que celui que passent les parents adoptifs lors de l’agrément ?

Le processus d’agrément est essentiel, même si son imperfection fait qu’il se révèle parfois inefficace pour identifier de futurs parents maltraitants ou tout simplement dans l’incapacité à porter ce projet jusqu’au bout. Il fait au moins barrage au plus grand nombre.

 

Dans les familles, de plus en plus identifiée et parlée socialement, il y a la maltraitance quotidienne, la violence éducative ordinaire. Cette mère qui traîne son enfant par l’oreille sur toute la longueur de la plage car il ne veut pas sortir de l’eau, provoquant la stupeur de mon fils : Elle va lui décoller l’oreille au petit garçon, la dame ? Cet homme qui multiplie les claques sur la tête de son fils qui ne rentre pas assez vite dans la voiture à la sortie de l’école, ces hurlements d’un enseignant exaspéré et fatigué qui terrorisent les petits, ces situations croquées sur le vif sont démultipliées dès que nous franchissons la porte de nos foyers, et nous sommes tous, adultes, responsables et concernés. Cette violence éducative ordinaire peut paraître encore plus insupportable dans le cadre de l’adoption.

Alors le couple, ou le parent célibataire, peut essayer de profiter des délais très longs de l’agrément puis de l’adoption pour approfondir son histoire et ce qui est en jeu dans ce processus.

 

Le projet d’adoption : un projet de couple ?

 

Tout un enchaînement de causes et d’effets conduit à l’abandon. Il en est de même pour l’adoption. Quelles sont les dynamiques préalables dans les tribus familiales qui vont accueillir, ou au contraire exclure, l’acte d’adoption posé par un de leurs couples ? Comment ce couple ou ce parent adoptant va-t-il se positionner par rapport à ce contexte ? Qu’est-ce qui pousse quelqu’un à aller chercher son fils, sa fille, au bout du monde ? Le projet s’inscrit-il bien dans la dynamique du couple, ou est-il plutôt porté par l’un des deux parents ? Est-ce l’enfant de la mère, du père, du couple ? Là encore, ce n’est pas une question réservée à la famille adoptante, et elle fait partie des sujets qui sont en général bien cernés lors de la procédure d’agrément.

De même, après l’adoption, certains couples ne se remettent pas de cette aventure et se séparent, avec tous les traumatismes secondaires que cela va créer chez les parents et les enfants. Les conséquences d’un divorce sont difficiles dans toutes les familles, mais parfois plus chez les familles adoptantes car l’enjeu psychologique réel ou supposé peut être beaucoup plus fort. D’autres restent ensemble, mais dans une relation qui a perdu sa richesse et sa vitalité. C’est dire s’il importe que le couple développe non seulement ses compétences parentales mais nourrisse aussi sa relation amoureuse.

Il y a des parents qui semblent être nés pour être parents adoptifs. D’autres qui s’adaptent à une réalité acceptée, puis aimée, si ce n’est désirée au départ. Ceux qui ne peuvent s’adapter à un projet ressenti comme une injustice et un pis-aller. Enfin, les plus nombreux ne pourront jamais l’envisager, preuve que l’adoption est une dynamique particulière, née de la rencontre entre une personne, une relation de couple et de nombreuses influences socioculturelles, familiales et environnementales.

 

Le parent est-il « en deuil » de l’enfant biologique ?

 

Certains parents inféconds ont du mal à « faire le deuil » de la maternité biologique. Précisons d’abord à quel point cette expression est inadaptée, même si elle est communément utilisée. Elle devrait être réservée à la perte réelle d’un enfant, expérience bouleversante s’il en est. On la trouve parfois antérieurement à certaines adoptions. Le renoncement ou le lâcher-prise ne sont pas le deuil, même si les processus émotionnels peuvent se faire écho. Quant aux fausses couches, elles représentent le renoncement à un possible qui ne sera pas, ou nécessitent un véritable processus de deuil si elles sont tardives. Elles peuvent être teintées d’une forte culpabilité, par exemple si elles ont été précédées d’un ou plusieurs IVG.

Les frustrations autour de la grossesse et de l’accouchement, ainsi que les angoisses des pères, angoisses associées à leur virilité, hantent longtemps certains couples adoptants.

 

La place des grands-parents

 

C’est une grande aide quand les générations précédentes soutiennent le projet du couple adoptant. Mais les grands-parents peuvent être bouleversés et se sentir remis en question par un de leurs enfants décidant d’adopter. Il ne faut surtout pas passer à côté de cette relation, même si elle se termine mal, parfois jusqu’à une rupture avec les grands-parents. L’enjeu de la perpétuation de la famille ne se limite pas à la première génération. Beaucoup de choses se jouent au moment où l’on devient grands-parents. Et là encore d’une manière différente entre le premier et les suivants.

Les grands-parents sont une incontournable figure d’attachement possible, et de soutien, ou non, à la famille adoptante. Ce sont les grands-parents qui valident la transmission intergénérationnelle, ce sont eux qui vont dire, par leur attitude, si la famille adoptante pourra se construire en continuité de la famille existante, ou si elle devra choisir la rupture et l’exil. Les enfants adoptent souvent ces ancêtres avec enthousiasme… pour peu qu’ils leur ouvrent les bras. Mais si ce n’est pas le cas, cette souffrance éventuelle pourra aussi se réparer au moment où les enfants deviendront parents à leur tour, transformant leurs parents en grands-parents.

 

Les émotions des parents

 

Encore aujourd’hui peu d’écrits pointent les émotions des parents et leur vécu, ainsi que la sécurité de leurs liens d’attachement passés avec leur famille d’origine, et actuels dans leur couple ou leur vie affective, comme essentiels dans la mise en place d’un accompagnement adapté de leur enfant. On parle de l’enfant et de sa capacité à « séduire » et donc à provoquer l’élan de l’adulte. On parle du soutien de l’environnement, du projet de parentalité porté par le couple…mais pas de l’évidence, à savoir le lien du parent avec son enfant intérieur, son adolescent intérieur, fruit de son histoire telle qu’il l’a intégrée.

 

L’intelligence de soi, l’intelligence du vivant,  l’intelligence des émotions, bases d’un soin parental efficient.

 

Cette forme d’intelligence qui inclut la compréhension et l’expression des émotions, le soutien à l’élan vital et à la résilience, ainsi que la capacité à partir de soi dans la communication plutôt qu’à parler de l’autre n’est pas priorisée dans notre culture rationaliste et patriarcale. Mais nous commençons à en parler à travers les notions d’attachement, de bienveillance et d’empathie. C’est donc grâce à des thérapies humanistes et intégrative que les personnes font ce chemin, car il est difficile de prendre spontanément un tel recul dans le quotidien. En développant cette forme d’intelligence, nous apprenons aussi l’importance de la conflictualisation pour éviter la rupture avec nos enfants qui grandissent. Nous ne confondons plus le besoin de conflit de notre ado avec du désaveu. Il est naturel qu’il se confronte à nous, en regardant droit dans les yeux ou au contraire en évitant notre regard : comment avons-nous accompli ici et maintenant tout ce que nous exigeons de lui ou tout ce que nous souhaitons pour lui ? Où en sommes-nous du sexe et des enjeux de la procréation ? Comment avons-nous traversé nos propres chagrins d’amour ? Sommes-nous avec l’homme, la femme que nous aimons, avec qui nous avons envie d’être ?

Comment nous sommes-nous intégrés parmi nos pairs ? Avons-nous vécu exclusion, harcèlement, agressions sexuelles ? Avons-nous travaillé nos traumatismes à des époques où tout cela était moins nommé mais tout aussi fréquent ? Sommes-nous satisfaits de nos relations actuelles ?

Où en sommes-nous de notre accomplissement social et créatif ? Pouvons-nous prendre du recul par rapport aux normes écrasantes proposées par notre système scolaire si un de nos enfants ne peut pas y répondre ? Quel est notre relation aux addictions multiples de notre société : écrans, tabac, alcools, drogues, consommation… ?

Avons-nous le sentiment d’être heureux tout simplement, de nous réaliser ?

 

Les traumatismes réactivés

 

Ainsi le parent que nous sommes, s’il n’a pas encore pris le recul suffisant sur sa propre enfance, sur sa propre adolescence, va utiliser à son insu la souffrance de son enfant, soit pour pouvoir enfin se plaindre, soit pour reproduire la violence qu’il a lui-même subie, ce qui est une manière d’essayer de la contrôler après coup. C’est un mécanisme naturel que l’on retrouve chez de nombreux parents : C’est toujours ma fille le bouc émissaire, dit cette maman, revivant l’injustice dont elle a tant souffert par rapport à sa sœur plus jeune qui était la préférée. Personne ne passe jamais le ballon à mon fils, dit ce papa au retour d’un entraînement de foot qui a réactivé, sans qu’il en ait conscience sur l’instant, l’exclusion dont il faisait l’objet au collège. Ou alors : Elle n’en fait qu’à sa tête ; Il est têtu comme une mule ; Elle n’arrivera jamais à rien, on n’en fera jamais rien, diront d’autres parents, répétant les phrases entendues générations après générations, reproduisant les mêmes blessures de l’estime de soi, source des mêmes renoncements avant même d’exister pleinement.

Il est difficile de ne pas faire de notre enfant le support de notre ombre et de nos blessures oubliées. C’est même la plus délicate difficulté de l’éducation.

 

Or comment peut-on accompagner l’expression des émotions difficiles, conflictuelles, hostiles, agressives de nos enfants si nous avons enfermé les nôtres dans le déni et l’évitement ? Si nous laissons exploser ces émotions enfermées dans des colères incontrôlables et démesurées ? Si nous les laissons prendre toute la place à travers des angoisses démesurées, fantômes menaçants des problèmes que nous n’avons pas résolus ? Si nous tentons de tout contenir dans une éducation rigidifiée autour de systèmes normatifs qui finissent par faire ressembler la famille à une prison ou à un hôpital psychiatrique ? Ou encore si, dépassés, nous lâchons prise tellement vite que nos ados et souvent nous-mêmes nous retrouvons perdus dans le brouillard sans corne de brume ?

 

Quand la différence revient au galop

Dans l’adoption, dans les cas extrêmes où la souffrance leur devient insupportable, les parents peuvent se retrancher derrière la différence : l’origine ethnique, le vécu traumatique de leur enfant, ou encore les carences de la famille d’origine si elles sont connues.

Une mère au fond de la détresse me disait « là-bas les femmes pondent un gosse par an, personne s’en occupe et après elles les refilent à l’adoption … ».

Il faut pouvoir entendre ces cris de désespoir sans aucun jugement. Ils peuvent être des orages ponctuels très vite regrettés.

Mais de manière exceptionnelle cela peut durer. Que se passe-t-il quand mon enfant redevient un étranger que je peux raciser, en lui reprochant des comportements négatifs supposés appartenir à son origine ethnique, un ennemi que je peux désigner comme coupable, bouc émissaire des souffrances de la famille ou du couple, un objet que je peux rejeter, abandonner ?

Peut-être aurait-on pu se poser la question de l’adoptabilité de ces parents-là, non seulement au moment de l’agrément, mais surtout dans le suivi post-adoption. Mais le plus important est ce que nous pouvons offrir aujourd’hui à ces familles, et l’exemple qu’elles nous donnent pour réfléchir en amont de manière plus efficiente. Ces fonctionnements existent aussi dans les familles les plus courantes, le refus de la différence et le rejet trouvant toujours à se nicher quelque part.

Et la clé essentielle pour transformer cette situation est de se reconnaître soi-même dans la personne que l’on rejette, surtout si cette personne est notre enfant.

 

Il est essentiel de se faire aider par les personnes adaptées, souvent répertoriées par les associations. Traité en parité par le professionnel, car le parent est aussi une personne, soutenu dans son rôle et à sa place, il pourra alors, si besoin est, se remettre en question et en mouvement. L’accompagnement des familles adoptantes nécessite ainsi une approche intégrative et bienveillante, difficile et exigeante, ainsi que de s’ouvrir à tous les aspects de la dynamique familiale, même dans ces cas extrêmes où l’on pourrait croire que tout le travail doit se faire sur l’enfant.

 

 

Bibliographie de l'auteure sur l'adoption :

Adopter sa famille : l’adoption internationale, un exemple d’attachement résilient, BOD, coll. Psychothérapies et vie quotidienne, 2016, première édition.

À paraître en 2018 : Accompagner les familles dans l’adoption : 10 erreurs à ne pas commettre, 10 approches à privilégier, 10 histoires pour bien comprendre.

 

Sur les psychotraumatismes Marie José Sibille, Juste un mauvais moment à passer, BOD, 2017. Recueil de nouvelles noires sur les psychotraumatismes accompagnées de ressources pour les familles, les thérapeutes, les éducateurs, les adolescents.

 

 

L'adoptabilité du côté des parents

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Sibille 04/12/2017 13:41

Avec son accord, Josiane, de l'OAA Renaître :

J'ai trouvé votre article très clair et c'est un des aspects de l'aventure de l'adoption que je vois traité ainsi pour la première fois.
(Au sujet de l'adoptabilité traitée dans le livre)
Mes rencontres ici (au Chili) ne font que confirmer la pérennisation de ce que nous connaissons déjà, du côté des enfants : des antécédents d'histoires familiales très lourdes ..., des expériences d'allées et venues entre les placements et les retours en famille avant que ne soit prononcée la déchéance parentale, et donc des années passées dans ce système et un âge avancé au moment de la déclaration de leur adoptabilité.....qui se doit d'être aussi psychique.
Alors au Chili, tous ces enfants passent par de sérieux programmes de réparation psychologique dont nous connaissons l'efficience et nous sommes aussi témoins de leur résilience.
J'étais avant hier dans une Fondation conventionnée avec RENAITRE et la jeune équipe de psychologues et AS nous a présenté leur programme de délivrance d'agrément, pour les candidats chiliens : 13 ateliers réellement "créatifs" avec une méthodologie poussée, des "travaux à la maison" dans une progressivité des thèmes abordés et qui sont ramenés à la séance suivante, travail individuel mais aussi sur le couple, et énorme travail sur les représentations, fouillé. Tout ça sur 5 mois ... Là, il s'agit d'amener chacun à mettre en marche sa propre créativité , à visiter les émotions, en profondeur.... Et un grand travail sur les effets miroirs, plus tard, quand l'enfant de chair et d'os sera là, dans toute sa réalité. Tout ça bien en amont de la délivrance d'agrément.... Il y a d'ailleurs dans les 30% de non aboutissement.